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J’ai quitté le parti

Voilà. Après cinq ans au PG, j’ai pris un peu de recul avec l’organisation. Des désaccords profonds ne me permettent plus de rester dans un mouvement, qui compte par ailleurs de nombreux militant-e-s d’une grande valeur.

Je publie ici ma lettre de démission, afin que soient écrits, une bonne fois pour toute, ces désaccords. Et je souhaite bonne route à mes camarades.

Chers camarades,

Depuis plus d’un an je suis en désaccord sur la stratégie de notre parti, son organisation interne, et sur le choix de ses objectifs à moyen terme. Je compte m’en expliquer de la façon la plus sereine qui soit. Et en tirer les conséquences qui s’imposent.

Militant au PG depuis 2011, j’ai rejoint à l’époque une force bouillonnante qui se présentait comme un véritable parti creuset, proposant une alternative à gauche à la dérive sociale libérale entamée chez les socialistes. J’ai participé aux travaux d’un certain nombre de commissions, dont celle pour la sixième république, qui constitua un temps un beau laboratoire militant d’idées.

J’ai énormément appris au parti de gauche. La formation mutuelle théorique et pratique des militants est un des axes forts de ce dernier, et une de ses réussites indéniables.

Mais que s’est-il passé ?

Après la belle réussite de 2012, nous avons changé à plusieurs reprises de stratégie. Cheville ouvrière du Front de Gauche, puis ayant-droits de la victoire de la gauche, puis opposition de gauche, puis donnant toute priorité à la 6ème république mais via le M6R, puis force d’appoint d’une campagne tribunitienne « hors parti » au service de la « France insoumise »… en cinq ans, nos considérations stratégiques ont changé une bonne demi-douzaine de fois. Tout comme les éléments de langage : du socialisme au « peuple contre l’oligarchie », de « à gauche » à « l’heure du peuple » pour notre journal interne, de la révolution citoyenne à la « souveraineté nationale » passée en force dans les textes du congrès 2015…

Je ne me retrouve pas dans ces changements de ligne. Je ne me retrouve pas dans une formation qui s’appelle « parti de gauche » et qui concrètement met toutes ses forces une campagne 2017 ultra-personnifiée où ces deux références, « le parti » et « la gauche » sont masquées au profit d’une confusion tribunitienne autour de concepts supposés attrape-tout (« la patrie », « le peuple », « l’insoumission »…).

Je ne me retrouve pas dans un parti qui demeure une des seules forces de gauche à n’avoir qu’une seule ligne, sans courants, sans tendances et donc, soyons clairs, sans moyens effectifs de débat interne. Je sais bien que pour certains, les débats internes sont à négliger au profit du combat pour la cause. Et que les courants sont, bien trop souvent, dans les partis, la cavalerie mise au service d’ambitions personnelles. Seulement voilà : je ne suis pas sûr qu’un parti traitant ainsi le débat interne devienne miraculeusement une force de promotion de la démocratie une fois au pouvoir. Et, si les écuries des courants n’ont pas chez nous servi d’assise à la course aux ambitions personnelles, notre parti est toujours au service de la même personne. Je pense par ailleurs qu’il est inutile ici de développer d’avantage sur l’étrange procès en « fractionnisme » qui fit couler beaucoup d’encre au début de cette année, et qu’on a parfois résumé à un conflit entre une direction et une mouvance, alors qu’il témoignait à plein d’une dérive dans le champ de la démocratie interne.

Je ne me retrouve pas, sur les aspects internationaux, dans un parti qui s’est considérablement durci dans des positions « campistes » (tout ce qui s’oppose à l’influence américaine serait bon à prendre) qui se sont muées progressivement en alignement tacite sur la politique de Moscou. L’assassinat de Nemtsov en 2015 a ainsi donné lieu à un billet de blog faisant office de communiqué (modalité signifiante) pour le moins regrettable. Le soutien sans aucun recul critique à la politique étrangère Russe de l’annexion de la Crimée (on a beau jeu d’invoquer sur d’autres dossiers l’esprit Westphalien et nos regrets du « précédent du Kosovo » après un tel soutien partisan à une aventure impériale de ce calibre), l’accompagnement enthousiaste, jusque sur les médias de propagande russe, donné au concert de louanges pour l’intervention Russe en Syrie, le silence honteux face aux crimes de guerre répétés de l’armée de Poutine dans ce même pays, tout cela témoigne d’une étrange cécité. De celle qui ne verrait pas, par exemple, que l’armée russe a été engagée, et avec quelle force depuis la prise de pouvoir de Poutine, dans des conflits régionaux proprement impérialistes.

Je ne me retrouve pas dans l’étrange position que nous avons tenue sur le dossier Syrien, à la manière avec laquelle nous avons tacitement requalifié Assad comme (improbable) levier pour la paix alors qu’il est le principal bourreau de son propre peuple. Cette communication du demi-mot, prétendant lire un conflit sous ses seuls aspects géopolitiques (ce ne serait « qu’une histoire de pipe-line », le peuple syrien en lutte depuis 2011 appréciera), éludant toute question sur Assad (« l’ennemi, c’est bien DAECH, non ? » répondait Jean-Luc quand on parlait des crimes du régime sur un plateau télé) me pose un cas de conscience politique et moral.

Non, je ne me reconnais plus dans un parti qui a accompagné ce changement de vision politique internationale, au mépris, pour le plus évident, de nos camarades dans les pays concernés. Au mépris aussi de notre héritage internationaliste et socialiste.

Ce n’est pas faute d’avoir essayé, en commission, de faire bouger les choses. Ce n’est pas faute d’avoir pesé avec quelques camarades sur le texte d’orientation politique du congrès 2015 dans ce sens. Hélas, tout ceci fut vain.

Je passe pudiquement sur l’épisode du livre de Jean-Luc « Les harengs de Bismarck », qui constitua une forme d’essentialisation dans l’analyse d’une politique européenne des plus « lutte des classes », certes sous leadership allemand, mais où le capital Français a été totalement partie prenante d’une domination écrasante de nos vies par la Finance. Dont acte : le petit brûlot est maintenant reconnu comme « pamphlet » par son auteur, ce qui permet d’y dire à peu près ce que l’on veut sans en accepter une critique politique.

Ces points aussi divers (changements erratiques de stratégie, personnalisation, refus d’un débat de fond sur la démocratie interne, effacement des références de gauche, écho surdimensionné donné à la présidentielle, dérive campiste…) ont une source principale : la production idéologique du discours et la prise de pouvoir effective (qui sont, soit dit en passant, les deux missions d’un parti) sont dans les faits confiées à un homme seul et à son entourage, son cabinet. Or, la solitude est un poison pour la raison. Sans vis-à-vis dialectique interne, sans débat de fond, le meilleur d’entre nous (et Jean-Luc a toutes les qualités pour ce titre) est livré à sa démesure. La destinée d’un mouvement se trouve ainsi organiquement liée à sa seule personne, avec les risques les plus grands, pratiques comme idéologiques.

Je sais que formellement Jean-Luc n’est plus coprésident du parti. Mais il faudrait être de bien mauvaise foi pour ne pas reconnaître le magistère total qu’il garde sur le parti, ses objectifs, son organisation et ses échéances. Notre parti est bien la machine de guerre d’un seul homme, chose en contradiction totale avec notre héritage (« ni tribun », dit la chanson), notre capacité à demeurer une force vivante et avec la pérennité de notre combat pour changer l’ordre des choses.

Voilà, camarades. Voilà pourquoi, avec tout le respect pour les personnes engagées dans le parti et qui m’ont tant appris, avec un même respect pour la personne de Jean-Luc, qui demeure une figure importante de mon parcours politique malgré mes derniers désaccords, voilà pourquoi je démissionne du parti de gauche.

Certain de vous retrouver dans les luttes, et, qui sait, sous d’autres horizons militants, vous remerciant chaleureusement, je vous envoie mes salutations fraternelles.

 

Alexis

 

 

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Tribune: L’accueil des migrants, un défi démocratique européen

La non-réponse de l’Europe face à la crise des réfugiés et migrants est un échec politique et moral. Avec certains de mes amis, nous constatons avec amertume combien la façon avec laquelle les migrants sont traités sur le continent est à la fois une conséquence, un symptôme et un facteur d’accélération de notre désunion européenne.

Alors que le mouvement pour la démocratie européenne DiEM25 tiendra assemblée à Vienne ce jeudi 5 mai 2016 sur ce thème des migrants, nous avons, avec l’ami Ulf Clerwall, publié en notre nom la tribune qui suit (initialement publiée sur le blog Mediapart d’Ulf), pour analyser cette situation et évoquer des perspectives à l’échelle continentale:

 

Face au défi humanitaire que représente l’arrivée de réfugiés à ses portes, l’Union européenne est en pleine désintégration et se montre incapable de mener une politique en ligne avec les valeurs censés nous unir. Pourtant les solutions existent, des solutions qui nous permettraient de dépasser cette désunion en investissant conjointement pour une réponse à la hauteur d’ enjeu démocratique.

Selon les estimations de l’UNHCR (Haut Commissariat aux Réfugiés), il y a actuellement environ 60 millions de personnes réfugiées et déplacées dans le monde. Sur ces 60 millions de personnes, une part grandissante se trouve actuellement aux frontières immédiates de l’Union Européenne, dont 17 millions pour le Moyen Orient et l’Afrique du Nord. Le nombre de personnes visant à atteindre l’Europe ne pourra que s’accroitre, à mesure que les conditions dans les lieux de départ et dans les lieux et pays de transit et d’accueil immédiat se détériorent. En dépit des dangers qui se présentent sur leur chemin, l’exploitation par les trafiquants et passeurs, les intempéries et risques de naufrage en Méditerranée, et les « signaux » hostiles que les politiques Européens et nationaux essaient d’envoyer, les réfugiés ne rebrousseront pas chemin. La « pression migratoire » (sic) ne diminuera pas. Le nombre de réfugiés et déplacés qui s’orientent vers l’UE ne fera qu’augmenter court et moyen terme : au delà des conflits régionaux se trouve en effet une tendance lourde, celle de la diminutions structurelle des opportunités économiques, la dégradation des conditions sociales, politiques et environnementales de certains régions, notamment sur les versants orientaux et méridionaux de la méditerranée. A ceci s’ajoutent les effets précurseurs du changement climatique, élément influant parmi d’autres sur les causes des conflits au moyen-orient, notamment en Syrie, et source de déplacements internes de la population.

Aujourd’hui, les actions utiles, immédiates et pertinentes face à la crise des réfugiés sont, de fait, assurées par les citoyens, associations et collectivités qui se mobilisent, des côtes aux villes, des routes au camps, sur tout le continent pour un accueil de ceux que la misère et la guerre ont poussés à l’exil. Dans le même temps, nos institutions, nationales et européennes, mettent en œuvre des politiques indignes, cyniques et démagogiques d’enfermement, de refoulement et de gestion sous-traitée des « flux » et « volumes » de réfugiés et déplacés, politiques qui portent le sceau de notre désunion croissante.

Violation du droit, violation de nos valeurs

Dans l’incapacité de prévoir la crise et de s’entendre avec la Grèce sur la gestion des camps qui s’y trouvent d’ores et déjà, les exécutifs européens ont passé l’indigne accord UE-Ankara du 18 mars 2016. Un accord qui, portant sur le renvoi des migrants vers la Turquie en contrepartie de ressources pécuniaires et d’allégements des conditions de visa, relève du même registre que celui des déplacements humains subis qu’il est censé dissuader. Un accord qui va à l’encontre tout à la fois du droit international et des valeurs partagées qui fondent notre sentiment d’appartenance à un espace politique commun portant des valeurs démocratiques. Un accord qui, pour être efficace dans les faits, requerrait la violation directe de la Directive d’application du 26 juin 2013, dans laquelle il est convenu « d’œu­vrer à la mise en place d’un régime d’asile européen commun, fondé sur l’application intégrale et globale de la convention de Genève relative au statut des réfugiés du 28 juillet 1951 » alors qu’il déplace de force des personnes vers un pays n’offrant pas pleinement ces garanties de protection propres à la convention de 1951 sur le statut des réfugiés.

Dans ce pays même, à Calais, les migrants de la « jungle » sont empêchés tout à la fois de s’établir en France et se rendre au Royaume-Uni, et se voient de fait privés de droits élémentaires. Dans des conditions de vie indignes, la tragédie n’est qu’accrue par la destruction aveugle des installations des migrants. L’absence d’une véritable politique d’accueil coordonnée y empêche la réunification des familles de part et d’autre de la Manche. Des mineurs non accompagnés s’y trouvent sans aucune protection ni prise en charge, comme l’a récemment souligné le défenseur des Droits. Les femmes y sont régulièrement soumises aux violences et à l’exploitation sexuelles, comme c’est hélas le cas sur toute la chaine de la traite des migrants.

Sur le fond, la situation illustre la faillite des pouvoirs publics sur le continent. Elle illustre aussi comment des années de politiques d’austérité, de déclassement du secteur public et d’introduction forcée des mécanismes de marché nous ont divisés et rendus incapables de répondre de façon cohérente aux urgences qui se présentent et qui continueront inexorablement à se présenter en Europe. En lieu et place de réponses adéquates, qu’on attend en phase avec le droit d’asile et des principes et valeurs que nous portons, les politiques publiques en Europe nous présentent des non-solutions évidentes dans le traitement des migrants, des non-solutions corrosives pour notre état de droit. Corrosives et révélatrices, en fin de compte, de notre illusion de partager un espace politique démocratique et respectueux des droits de tous les citoyens. Rappelons-le : le traitement aujourd’hui réservé aux migrants venus de l’extérieur de l’Union Européenne pourrait être demain, comme il le fut dans notre histoire, le traitement des migrants internes, déplacés par la diminution des perspectives économiques dans le sillage de notre stagnation économique séculaire.

Les citoyens européens sont en droit d’attendre de leurs instances de décision une réponse coordonnée, digne et à la hauteur de cette urgence humanitaire. Au lieu de cela, ils voient l’Union Européenne se désagréger et s’empêcher de ce fait de définir une politique à la fois à l’échelle de la situation et en ligne avec nos valeurs démocratiques. C’est l’option démagogique du repli isolationniste, celle portée par un discours inepte de « signal fort aux réfugiés » teinté de nationalisme, qui se voit dans les faits appliquée, accélérant cette désagrégation.

Accueil et intégration: Pour une réponse européenne digne et coordonnée

Sur le fond de cette question, il est impératif que l’UE dans son ensemble investisse dans la création des capacités d’accueil des réfugiés et migrants, à la hauteur du défi humain que la situation impose.

En premier lieu, ceci implique la création d’une capacité de protection immédiate des populations déplacées par les conflits, dans des conditions qui sauvegardent leur dignité. Ceci commence, à court terme et aux frontières de l’Union, par la mise en œuvre d’un dispositif collaboratif de premier accueil, et par l’application compétente du droit d’asile pour ceux qui le demandent, ce qui passe, entre autres, par la mise à disposition de conseil et d’information juridiques immédiats afin de rendre effectif ce recours. Il ne s’agit, par ces outils mobilisés, que de rendre effective l’application du régime d’asile commun de la Directive du 26 juin 2013, doté des moyens adéquats et garantissant l’égalité devant la loi des personnes qui cherchent à rejoindre le territoire de l’Union Européenne.

Deuxièmement, il faut investir, sur le moyen terme et en interne, dans des moyens concrets d’intégrer les personnes dont le retour dans des conditions humaines et sûres ne peut plus être assuré. Cela comprend le fait d’octroyer des titres de séjour de long terme et l’octroi effectif du droit au travail pour ces personnes, y compris, pour ceux qui les souhaitent, la possibilité d’acquérir la citoyenneté du pays d’accueil. En bref, l’impératif aujourd’hui est d’investir dans des politiques publiques européennes d’accueil et d’intégration, face à un enjeu humain qui marque notre époque.

Nous pensons, enfin et par ailleurs, que la communauté de destin de fait entre les réfugiés et les citoyens européens serait d’autant mieux comprise et rendue effective si ces actions faisaient partie d’une politique plus générale d’investissements d’avenir, à rebours de l’austérité qui nous est imposée, une politique qui profiterait à tous ceux qui vivent sur le territoire de l’Union. Il est plus que temps de cesser de nous bercer de l’illusion d’une Europe Forteresse, d’une Europe qui se penserait en fin de l’Histoire, abritée derrière ses frontières administratives des transformations violentes présentes et à venir qui secouent le monde. Cette illusion n’est et ne sera que porteuse de notre échec. Il convient au contraire d’élaborer conjointement les réponses au défi humanitaire ainsi qu’à notre souci de mieux vivre ensemble, des réponses qui contribueraient à nous définir nous, en tant qu’Européens.

« Le Devoir de l’Europe envers les réfugiés, le devoir de l’Europe envers elle-même » – DiEM25

Nous, qui participons au Mouvement pour la Démocratie en Europe (DiEM25), appelons à une politique ambitieuse d’accueil des réfugiés, d’échelles nationale et continentale, à même de répondre à la tragédie qui touche les migrants qui rejoignent où tentent de rejoindre le territoire de l’Union Européenne. A rebours de l’esprit de défiance et de la ligne politique austéritaire qui nous divisent toujours plus, le mouvement DiEM25 se fixe pour cap l’irruption de la démocratie, afin que nous, peuples européens, puissions reprendre le contrôle effectif d’une Europe que nous voulons solidaire et unie, une Europe, selon les termes même de notre manifeste, « ouverte, réceptives aux idées, aux peuples et aux inspirations venant du monde entier, qui considère les barrières et les frontières comme des signes de faiblesse, répandant l’insécurité au nom de la sécurité ».

Et c’est dans cet esprit, et avec cette exigence que nous partageons, que le mouvement paneuropéen DiEM25 tiendra jeudi 5 mai 2016 à Vienne son assemblée sous le titre « Le Devoir de l’Europe envers les réfugiés, le devoir de l’Europe envers elle-même », afin de se confronter à la réponse catastrophique de l’UE face à la crise des réfugiés, une crise humanitaire devenue de symptôme de la désintégration de l’Europe.

Ulf Clerwall et Alexis Vilanova, membres du Diem25 France

 

 

image: visuel DiEM25 de l’assemblée de Vienne.NB: le texte qui précède n’engage que ces deux auteurs, membres du DiEM25 mais qui s’expriment en leurs noms propres.

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Contre discours

J’ai allumé la radio ce matin. Et j’ai reconnu sa voix.

Philippot, la jeune garde du FN.

J’ai voulu changer de chaîne, bien sûr.

Et puis non. J’ai écouté.

J’ai écouté parce qu’il nous bien comprendre le « grand récit » que nous propose le FN, si nous voulons le contrer, ou mieux, le dépasser.

Et ce que les affiches frontistes pour 2017, ce que les éléments de langage du FN dessinent, c’est le récit d’une « France apaisée » , qui aurait choisi la voie de la Patrie, de la « souveraineté nationale » contre le chemin du « post-national ».

Ces éléments, autour desquels le discours du FN sera martelé, sont d’une redoutable efficacité. Ils parachèvent la volonté de « normalisation » de ce parti, ils en présentent une figure assagie, et permettront d’agglomérer les courants souverainistes à un discours qui cherchera a imposer ses thèmes dans les débats, afin notamment de se présenter en seule alternative au « système » mondialisé.

Bidon

Clarifions tout de suite les choses, quitte à rappeler des évidences : évidemment, ce discours est totalement bidon. Il n’en demeure pas moins qu’il va se déployer, et chercher à polariser les débats autour du clivage qu’il définit.

Nous avons très peu de temps, d’ici 2017, pour que s’impose un autre discours, porteur d’universels à même de surplomber celui que nous prépare le FN.

Plutôt que d’apporter de l’eau au moulin frontiste, en reprenant ses cadres sémantiques pour essayer de se les réapproprier, je pense qu’il va nous falloir parler de la souveraineté populaire et de ses expressions à toutes les échelles, locale, nationale et européenne, et de ce en quoi elle peut être une force digne, généreuse, soucieuse du bien-vivre de tous, et j’ose le mot, une force joyeuse.

Il faut débunker le mythe d’une France rabougrie, d’une France assiégée par le monde, que Marine Le Pen et les siens ne manqueront pas de marteler à grand renfort de clochers mignons, en proposant un autre être-ensemble, et d’autres projets communs.

Réfugiés

Et s’il est un thème où nous pouvons radicalement montrer notre différence d’avec le FN et l’affronter sereinement et en rassemblant, c’est celui des réfugiés. Justement celui sur lequel il prend un appui fréquent pour sa dialectique de haine. Et nous pouvons montrer combien nous occuper de ceux qui crèvent aux portes de l’Europe est tout à la fois une occasion de redéfinir la dignité de nous tenir ensemble, et de lancer ce faisant une nouvelle donne qui profite à tous, par l’investissement.

Comment ?

Le dire, c’est ce que se sont attachés à faire plus de 70 intellectuels allemands, issus des divers horizons de la gauche, de l’écologie et du syndicalisme, dans une tribune que je vous invite à lire.

Ce qu’ils proposent, à rebours des discours sur l’Europe forteresse austère, c’est « un programme spécial commun, financé par exemple par des emprunts obligataires, pour des appartements, des écoles, des hôpitaux et des emplois pour que les municipalités prêtes à accueillir des réfugiés puissent se porter candidates pour y participer. » Ils proposent de coupler cette politique avec une relance de l’investissement national vers les infrastructures d’éducation, vers le service public, vers le logement.

Et c’est par ce couplage, effectué par une Europe qui tournerait le dos à l’austérité suicidaire, par ce couplage entre investissement pour le digne accueil des réfugiés et pour l’avenir de tous ceux qui vivent sur le territoire, qu’ils proposent à mon sens une voie originale, un contre discours, à même de combattre celui de la droite extrême.

Parce qu’ils proposent de joindre le digne accueil des réfugiés à l’amélioration de notre vie et l’investissement dans notre avenir à tous. Parce que ce faisant, ils montrent un chemin où nous vivons mieux ensemble, où nous marchons ensemble. Parce que par cette voie, ils proposent un programme d’édification du peuple par le partage, le travail commun à une société plus accueillante, plus juste, plus prospère et prévoyante. Et qu’ils invoquent pour cela la nécessité d’action à toutes les échelles : dans les collectivités qui souhaitent participer, à l’échelle des états pour les programmes d’investissement d’avenir, et à l’échelle de l’union pour les infrastructures d’accueil digne des réfugiés.

Dignité partagée

Moi, je voudrais que la personne pour qui je voterai en 2017 propose un récit puisant à la même inspiration que celle qui sous-tend ce texte. Qu’il reponde au récit du FN en affirmant qu’il est possible d’accueillir les réfugiés et d’en faire l’occasion d’une politique d’investissement pour le mieux-vivre de tous les habitants du Pays, pour plus de partage, et pour la dignité de tous. Qu’il est possible d’imposer, aux côtés d’autres pays qui le souhaitent, un changement profond de cap en Europe pour permettre cette politique et la généraliser, face au gouffre de l’austérité. Que c’est une question de dignité partagée par nous tous, ici. Qu’il y aura des bras de fer contre les forces de la division et de la haine et contre celles des tenants de l’ordre injuste, ici comme à l’échelle européenne. Mais qu’on les tiendra, au nom de cette dignité partagée et des bonheurs d’être ensemble.

Voilà, c’est à peu près ce que j’aimerais entendre pour 2017, sur ce thème et parmi d’autres choses.

Justement pour que les gens se voient proposer autre chose que le discours du FN et celui des tenants de l’ordre établi.

Plein d’espoir, je vous souhaite une bonne fin de semaine.

 

(source image: wikipedia)

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A l’échelle de l’Europe

C’est d’une Europe vieillissante, une Europe qui s’est passée elle même les menottes (menottes néanmoins «en plastique », pour reprendre l’image de J.Généreux) de l’austérité et de l’absence de démocratie, que je vous écris et que vous me lisez probablement. D’une Union Européenne formidablement puissante, et tout aussi formidablement absente des débats politiques ici comme des clameurs des places occupées.

Alors que sa bureaucratie, appuyée par les exécutifs nationaux, se donne les moyens d’une politique ordo-libérale, alors que c’est justement dans ses arcanes si peu transparentes et démocratiques que se jouent des éléments parmi les plus essentiels pour notre existence , il semble que la gauche se soit résignée à trois options : le fatalisme devant la tâche à accomplir, la défiance et la stratégie de l’abandon de poste, par un repli sur l’Etat Nation, ou l’indifférence, comme en témoignent par exemple les scores impressionnants de l’abstention, y compris dans notre camp.

Pourtant.

Pourtant, une grande tension se fait jour entre la demande, partout en Europe, de démocratie, de justice sociale et de défense du bien commun d’une part, et le double risque, à très court terme, que nous feraient courir les deux scénarii catastrophe qu’on laisserait se dérouler si nous faisions le choix de l’attentisme : celui de politiques ultralibérales décidées en toute opacité et nous menant droit dans le mur, et celui du repli nationaliste concomitant aux crises terribles qu’impliqueraient un retrait sec des instances de l’union.

Écueils

Les signaux heureux partout en Europe d’une volonté de reprise en main de leur destin par les citoyens eux mêmes resteront lettres mortes si nos luttes ne deviennent pas conscientes de leur nécessaire articulation et de leur tout aussi nécessaire organisation minimale pour mettre les mains dans le cambouis là où le rapport de force se joue aussi. Cette organisation et coordination sont seules à même de faire face aux écueils cités plus haut, écueils d’échelle continentale.

Pourquoi ? Parce que ce que nous apprend l’histoire récente des mouvements d’émancipation populaire sur le continent, c’est qu’isolés ou sans chemin politique, ils se font bouffer tout cru. Une victoire dans un seul pays, comme celle de Syriza est mise à terre par le front très cohérent de ses créanciers. Un foisonnement de rassemblements donne une agora à la parole publique, mais sans objectifs politiques et sans montrer sa multiplicité de théâtres sur l’étendue la plus vaste, il perd de sa force.

N’en déplaise aux plus eurosceptiques parmi nous, le cadre national ne dispose pas, aucune pensée magique n’y fait, d’un monopole de pertinence comme lieu de décision politique, et encore moins comme lieu par excellence du progrès social (je ramène les nostalgiques de l’époque de l’Etat tout puissant à ses errances antisociales, impérialistes et inhumaines qu’aucun organe transnational n’était alors susceptible d’imposer ; je les ramène à l’état des forces en présence dans notre pays, qui ne garantit en rien que c’est par la gauche que se solderait une sortie du pays de le scène européenne en vue d’un repli sur l’Etat-nation). C’est à tous les échelons qu’il nous faut tenter d’agir si nous voulons changer les choses, avec le pragmatisme de ceux qui héritent d’une situation regrettable mais qui feront tout, a fortiori vue l’urgence de la situation, pour faire pencher les choses dans le sens de l’intérêt général, plutôt que de stationner dans l’attente d’un très hypothétique succès qui nous donnerait la majorité dans un seul pays.

Trois échelles

Convenons que si c’est aux trois échelles, locale, nationale et continentale que se tiennent les obstacles et dangers pour nos libertés, pour la démocratie, pour la justice sociale et pour le bien commun, c’est aussi à ces trois échelles que nous pouvons trouver de précieuses solidarités et que ce tiennent, en puissance ou existants, les bastions à bâtir et tenir ensemble pour nos droits et pour l’intérêt général. C’est à ces trois échelons que se jouent les enjeux de notre souveraineté populaire.

Le cadre local est celui des contraintes fortes sur le « milieu de vie », sur le quotidien atomisé où l’autonomie du sujet est arraisonnée par le système et par son idéologie. Il demeure celui de la bataille idéologique et culturelle à mener. Il permet, par des réalisations tout à fait concrètes (occupation de sites, de place ou d’entreprise, travail coopératif, hackerspaces, action politique d’échelle municipale…) de montrer à tous, et en premier lieu à ceux qui y participent, que le partage, l’action commune et la coopération ne sont pas dans les limbes de lendemains qui chantent, mais à vivre dès ici, dès maintenant. Et c’est comme cela, avec le gout de la praxis pour les marxistes, avec la certitude que « le royaume est en nous » pour d’autres traditions, que l’on (se) passera le mieux le message d’un changement possible.

L’échelle nationale, qui perd peu à peu son caractère de cadre par excellence et central de l’expression des rapports de force, est celle du « Spectacle » permanent d’une politique institutionnelle tournant à vide, est celle enfin où les pouvoirs actuels jouent dangereusement du double danger d’une part de l’anéantissement de la souveraineté populaire au prétexte hypocrite d’un « Bruxelles à dit» , d’un « état d’urgence » étendu frôlant l’auto-hypnose ou d’injonctions du Capital, et d’autre part du repli nationaliste que nos gouvernants prétendent éteindre alors qu’ils « combattent » l’incendie avec une pompe à essence. Cette échelle est pourtant aussi le cadre de luttes sociales puissantes, avec des leviers de mobilisation encore tout à fait à même de peser sur l’exécutif (1995, CPE, non de 2005, et, pourquoi pas, Loi El Khomri…), le cadre aussi de campagnes politiques qui continuent de susciter l’engouement et la mobilisation, fut-ce d’une partie hélas encore trop restreinte de la population.

Le cadre de l’union européenne est, lui, celui d’une domination sourde et verticale, excluante et vécue au travers d’injonctions bureaucratiques touchant de nombreux aspects de la vie des citoyens. Une « main droite » du pouvoir d’autant plus forte que les décisions y sont prises de façon opaque, sans transparence, sans avoir à en répondre dans les faits devant des représentants du peuple. Ainsi, par exemple, la BCE est elle « indépendante » du parlement européen et n’a pour mandat que la stabilité des prix, là où une politique monétaire, cruciale, devrait pour le moins faire l’objet de choix orientés par des représentants élus du peuple. Ainsi les règlements et directives européennes qui influent considérablement sur les agents économiques du continent semblent-ils parfois tombés du ciel, sans cohérence avec la volonté et le vécu des producteurs/consommateurs que nous sommes.

Solidarités

Mais l’échelle continentale est aussi celle de solidarités en puissance, encore jamais ou trop peu mises en œuvre par les simples citoyens que nous sommes, qui devraient s’en saisir. De solidarités au delà des partis et des pays, qui pourraient, par exemple, fédérer des luttes politiques pour de nouveaux socles sociaux : baisser la durée maximale de temps de travail en Europe, instaurer un salaire minimum européen, proposer l’instauration d’une rémunération de tous les citoyens, sur la base du salaire à vie ou du revenu de base… de nouveaux fondements en vue du bien commun: statut des communs, transition écologique effective, protection des migrants…De solidarités entre les voix qui, convaincues qu’une atteinte à l’un est une atteinte à tous, se rendraient compte de la communauté de destin qui nous lie. C’est cette solidarité qui a manqué, par exemple, quand le peuple grec affrontait seul la troïka. C’est cette solidarité dans les faits qui ne doit pas nous faire défaut face au double écueil dont je parlais, celui d’un ultra-libéralisme qui nous livre toujours plus aux mains du Capital et celui d’un repli nationaliste auquel il faudra s’opposer avec nos forces unies.

Ces échelles, locale, nationale et continentale, ne s’opposent pas. On doit les combiner sans cesse dans notre combat politique. Dans les trois, il nous faut imposer la souveraineté populaire contre celle des grands trusts et d’une bureaucratie à son service. Dans les trois, il faut répondre à ceux qui nous imposent leur agenda politique en se masquant derrière une posture gestionnaire. Dans les trois, il faut lutter pour pouvoir écrire ensemble une règle du jeu qui sanctuarise les garanties de notre vie de citoyen.

Le mouvement pour la démocratie en Europe (DiEM25) est de ceux qui proposent, avec un certain « optimisme de l’action », d’agir dès maintenant, à l’échelle paneuropéenne. Sur la transparence, tout d’abord, parce qu’ aucune avancée ne sera possible tant que les choses se décideront hors d’institutions transparentes. Mais aussi sur tous les fronts de la démocratisation réelle et du bien commun, (avec entre autres une proposition de constituante européenne pour l’horizon 2025) et ce dans une course de vitesse déjà lancée, par ceux qui continuent de foncer dans le mur des politiques ultra-libérales en klaxonnant, et par ceux qui attendent ou suscitent l’implosion de l’Union pour y bâtir, sur la rancœur qu’entretiendrait la crise aggravée qui s’ensuivrait, leur empire de la haine nationaliste. Nous pouvons regretter, et c’est mon cas, que l’Union ait été construite telle qu’elle le fut. Mais nous pouvons dès maintenant tout faire pour ne pas regretter plus tard que rien ne se soit opposé aux forces destructrices qui œuvrent à son anéantissement en même temps qu’à notre asservissement.

Nous pouvons, nous devons, faire en sorte que cette lutte se structure et s’élargisse au coeur de l’espace européen, en communication permanente avec nos combats aux autres échelles.

Que pas un fer ne manque à notre lutte pour la démocratie et pour le bien commun. Qu’aucune des trois échelles ne soit négligée quand il s’agit pour nous d’avancer vers plus de justice, plus de démocratie et plus de fraternité entre nous tous.

Car, viscéralement optimistes,  nous gardons au cœur ces paroles de l’hymne de nos voisins Tunisiens, hymne qui retentit aux premiers jours de ce printemps qui s’est répandu jusque sur les places de la vieille Europe:

« Lorsqu’un jour, le peuple aspire à vivre,

Le destin se doit de répondre!

Les ténèbres se dissiperont !

Et les chaînes se briseront ! »

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Voile: leur universalisme contre le nôtre

Ce que nous apprennent toutes les controverses de ces derniers temps sur le voile, c’est que certains avancent toujours dans le débat en poussant devant eux un « universalisme » bien à eux. Le climat de peur dans lequel le pays baigne leur donne des ailes, et il ne passe pas une semaine sans son « printemps républicain » remonté comme un coucou face aux « communautarismes », sans ses sorties Badinteriennes sur le voile et la mode islamique, sans ses discours de Valls aiguillonnant de la petite musique habituelle les peurs de l’islam.

 

Alors ils avancent, sûrs de leur droit et de leur mission civilisatrice, nos Ferry du 21è siècle, éclairés de la franche lumière, universelle comme il se doit, des « valeurs » bien de chez nous. Et il ne semble pas convenir à ces Prométhées de JT que l’on pose simplement la question de la valeur de leurs valeurs, de leur caractère construit et social-historique et non tombant des cieux immaculés de l’Idée. Et du sous-texte étrangement stigmatisant qu’ils colportent sous couvert de ces fameuses « grandes valeurs ».

Le voile-de-l’-iZlam

Car ce qui semble obséder nos intellectuels de conseil d’administration et de plateau télé tient en quelques mots : les femmes voilées dans l’espace public. Et par femmes voilées, entendons nous bien, il ne s’agit ni des bonnes sœurs ni de filles à sympathique bandana se promenant sur les boulevards, non, il s’agit du voile-de-l’-iZlam. De lui seul, seul à mériter la leçon des valeurs dont on nous bassine les oreilles à longueur d’émissions.

 

Je ne note en effet pas de stigmatisation des cols romains, bandeaux sikhs et petits crucifix dans les tirades bien pensantes, non. Le voile iZlamique seul a l’honneur de ce soudain vœu d’émancipation des gens malgré eux.

 

Et au nom de quoi faudrait-il empêcher plus encore dans « l’espace public » le port de ce signe qui dérange visiblement tant ? Au nom de la laïcité, pardi.

 

La laïcité, pourtant, est le cadre politique définissant tout à la fois la liberté de conscience et de culte d’une part et la non-ingérence des Eglises de toutes sortes dans les affaires de l’Etat d’autre part. En interdisant par exemple aux fonctionnaires le port de signes religieux dans l’exercice de leurs fonctions, elle sanctuarise l’égalité d’accès au services publics. C’est une très bonne chose.

 

En vain chercherait-on, à l’exception des manifestations (type processions religieuses) pouvant troubler l’ordre public et du voile intégral condamné depuis cinq ans (mais pour raison de sécurité et non de laïcité), la notion d’Espace Public dans les restrictions que nous imposeraient les textes de loi portant sur la laïcité. Il n’y a pas de police textile de ce pays pour vous chercher des poux dans la tête si vous vous baladez en soutane, en hijab ou en béret basque, et c’est là aussi une très bonne chose, au regard notamment de nos libertés individuelles fondamentales.

Arguments

Mais il semble que l’expression vestimentaire puisse porter atteinte, si ce n’est à l’ordre public, au confort de certains. Alors écoutons leurs arguments.

 

Le voile, pour eux, est étrangement toujours objet de prosélytisme. Qu’importe qu’il ait, pour les premières concernées, des sens aussi diversifiés que celui d’un attachement spirituel, d’une assomption d’appartenance à un groupe religieux ou ethnique par ailleurs stigmatisé, d’un choix personnel, non. Le voile, pour ses pourfendeurs ici, ne porte pas cette polysémie et demeure ce truc contagieux porté uniquement sous la contrainte, qui dit « bonjour, je suis inférieure à l’homme. Faites comme moi. C’est mon choix pour montrer mon soutien aux politiques arriérées là-bas. Mais en fait non, j’ai pas le choix. C’est mon père/mon frère/mon mari qui m’y oblige(nt) ».

 

Il se trouve que dans ce pays, il y a effectivement des cas où le voile n’est pas choisi mais subi, par ordre explicite ou par injonction plus subtile. Des cas où, comme dans les années 90, le voile porté était aussi un message de soutien politique à des factions en guerres de l’autre côté de la méditerranées.

 

Mais le raisonnement dépeint à gros traits plus hauts se fonde sur le fait que ce seraient là les seuls sens que prendrait ce port du voile. En vain nous chercherions quelque étude quantitative qui pourrait le démontrer (croyez bien qu’on nous la brandirait chaque semaine dans les colonnes de Marianne si une telle étude existait).

La menace fantôme

A l’inverse, il ne s’agit surtout pas de se pencher sur les études sociologiques existantes au sujet des musulmans de France et qui témoignent d’une sécularisation (par définition moins ostentatoire que la femme voilée du coin) qui se caractérise par la montée en puissance des mariages « mixtes », la baisse de la pratique religieuse et de l’assistance au culte. En tout état de cause, personne ne semble s’intéresser, parmi ceux qui prétendent convertir les musulmans à la laïcité, aux opinions diversifiées de ces derniers.

Les mêmes qui passent leur temps à monter en épingle les atteintes supposées à leur vision de la laïcité ne prennent pas le temps d’étudier la complexité de la communauté qu’ils invectivent. Ce faisant, avec l’image simplissime de la femme voilée instrumentalisée, ils alimentent le fantasme d’une laïcité menacée par un groupe par ailleurs fortement stigmatisé. Ils fournissent une grille de lecture extrêmement simpliste et étayée par aucune enquête, qui ramène l’application pratique de leur « universalisme » à des mesures interdisant de fait des pratiques sociales, supposées univoques, qui les dérangent : le port du voile chez les accompagnatrice de sorties scolaires, les menus différenciés, le voile dans la rue…

Récupération

Comment voulez vous que cette vision très partiale de la laïcité ne donne pas lieu à des récupérations d’extrême-droite ? Comment peut on penser que les fachos en tout genre vont se priver d’utiliser l’arme commode d’un « universalisme » qui autorise la polysémie aux pratiques du groupe majoritaire mais maintient les musulmans dans une supposée univocité prélogique de demi-citoyens (comme au bon vieux temps, taquineront certains)?

 

Comment voulez vous que cette vision surplombante et monolithique soit susceptible de susciter une adhésion majoritaire de gens qu’elle prétend émanciper malgré eux, voir contre eux ?

 

Pour en revenir au sujet, puisque les cas de « voile subi », de « voile politisé de prosélyte islamiste » et de « voile de soumission patriarcale » existent (je le redis, parmi la multitude de sens que les femmes voilées donnent à cette pratique), combattons ces phénomènes, non pas avec la condescendance sûre d’elle qui fait du différent un tout autre, mais avec les outils politiques les plus émancipateurs qui soient : la défense de la liberté individuelle et l’éducation contre les dominations de genre (deux domaines particulièrement irrécupérables par l’extrême droite, soit dit en passant).

 

Rappeler nos droits individuels, en l’occurrence de se couvrir ou de ne pas se couvrir la tête, c’est rappeler que notre cadre politique en France est celui de la libre coexistence. N’en déplaise à ceux qui résument la France à un « Life Style Terrasse-saucisson-Charlie », ce qui définit politiquement la France, c’est cette liberté qu’elle offre à chacun d’être nonne ou libertin, Rabelais ou Calvin, paillard ou cul-béni (voir ici un excellent article à ce sujet, que je vous recommande). Et c’est cette liberté que l’on doit brandir en défense des victimes du voile subi, mais avec son corollaire d’acceptation de ce qui peut parfois déranger certains. Un pays où l’Etat ne tranche pas entre mini-jupe et voile est un pays où l’Etat laisse à chacun et avec une certaine indifférence le choix des chemins de son épanouissement. Cela me semble être un programme encore d’actualité que de rappeler, pour revenir à notre sujet, que les femmes notamment, ont le droit de se balader habillées comme elles le souhaitent.

Dominations

Rappeler ensuite, toujours contre le voile subi, la nécessaire éducation aux dominations de genre, c’est effectivement chercher dans nos gestes et opinions ceux qui relèvent de schémas d’assignation très puissants. Le Voile porté comme adhésion à la soumission patriarcale en fait probablement partie, mais il est loin d’être le seul, tant les Français-e-s de toutes origines subissent d’injonctions sourdes de ce système de domination. Il est temps de donner à l’éducation à ce thème toute la place qu’elle mérite, et je serais heureux que nos « universalistes » autoproclamés s’en soucient au moins autant que de leur croisade sous projecteurs.

 

Liberté et lutte contre la domination patriarcale. Voilà la double boussole que nous devons utiliser quand ce débat revient sur le tapis. Voilà notre universalisme, irrécupérablement émancipateur, contre le leur, singulièrement stigmatisant et récupéré.

 

PS : avant de rendre le clavier et de me taire sur ce sujet, dont les premières intéressées parleront de façon beaucoup plus légitime et éclairante, je poste ici l’émission « la grande table » qui m’a inspiré un grand nombre des réflexions notées plus haut. Y était invitée florence Rochefort, historienne des féminismes. Je vous en recommande l’écoute.

 

http://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/du-voile-des-femmes-et-de-la-liberte

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Du Plan B au DiEM25: Agir

L’Europe est malade.

Sclérosée par une double atteinte, celle d’un capitalisme financier cyniquement porté au sommet par une partie des sociaux démocrate de façade et par les libéraux historiques, et celle d’une défiance du peuple, qui la fait sombrer dans une absence flagrante de démocratie. Ces deux maux sont liés : les libéraux sont nombreux à croire les marchés plus efficients que la démocratie, et l’opacité des prises de décision favorise les affaires d’une oligarchie toujours plus vorace.

 

Nous voici donc passés des riantes affiches scolaires de mon enfance qui chantaient l’amitié entre les peuples européens à la gribouille sinistre d’une Union au service du Capital, sans contrôle populaire, et jouant la compétition entre pays. Il devient donc urgent de poser cette double question de l’avenir démocratique et du bien commun en Europe.

 In or out? Echelle de mobilisation nationale ou continentale?

Plusieurs courants, au sein de la gauche et de l’écologie, proposent des scénarii différents pour y répondre. La divergence principale de vue en étant résumable aux questions suivantes : faut il rester dans l’Union et essayer de la transformer ou bien le salut passe-t-il par une sortie potentielle de ses traîtés de l’UE ? et l’action doit elle passer par les cadres nationaux ou se faire à l’échelle de l’Union ?

 

Autour des figures de Jean-Luc Mélenchon, Oscar Lafontaine, Zoe Konstantopoulou et d’autres « pointures » politiques du refus de l’Austérité s’est formalisé un projet de transformation au regard des traités européens. Sous le nom plein d’espoir de « plan B », ce rassemblement propose une stratégie à double détente : dans le cadre d’un « internationalisme concret », c’est à dire de mobilisations d’échelle nationale mais oeuvrant de concert à une alternative géopolitique internationale, le « plan B » propose de lutter dans un premier temps dans le cadre existant de l’Union à une modification des traîtés (« plan A ») tout en ayant dans la poche un « plan B » (dont la définition est un des objectifs du mouvement, et qui serait à vocation d’alternative comme d’arme de dissuasion dans les rapports de force) constitué d’outils reposant sur la désobéissance unilatérale aux traités.

 « Sortie sèche »

Sur le fond, deux visions cohabitent au sein de plan B, entre les militants et intellectuels soucieux de laisser effectivement sa chance au « plan A » et ceux qui prônent d’entrée une sortie de l’Euro (dans le sillage de F. Lordon et O. Lafontaine). Cette porte ouverte à ces deux visions attire de fait les camarades les plus eurosceptiques , fraction grandissante au sein d’une gauche écoeurée par les menées et visées de l’Union.

 

Un autre mouvement entend se battre pour plus de démocratie en Europe et pour l’intérêt général européen. Le « Democracy in Europe Movement », fondé entre autres par l’ancien ministre des finances Grec Yannis Varoufakis propose la fondation d’un mouvement paneuropéen à spectre plutôt large (à même de fédérer les sociaux démocrates keynésiens, les différentes nuances de la gauche de gauche et les écologistes et les activistes des libertés en Europe) autour d’un agenda d’actions d’ici 2025 (d’où son nom, DiEM25).

 

La plateforme DiEM25 a d’ores et déjà mobilisé l’appui de personnalités politiques, militantes et artistiques d’horizons divers, de proches de J.Corbyn à Ada Colau, maire de Barcelone, de cadres de Die Linke à ceux des Verts Anglais, de militants de Blockupy à des syndicalistes d’IG METAL, de Julien Bayou (EELV) à Noam Chomsky, de James Galbraith à Brian Eno, de Ken Loach à Slavoj Zizek…

 Transparence

L’actualité pour le DiEM25, en plus de l’éclosion de groupes militants dans les différents pays de l’union, c’est sa campagne pour la transparence en Europe, condition nécessaire à une action civique éclairée, par et pour les citoyens (vous y trouverez notamment une pétition que je vous invite à signer). Yannis Varoufakis a fait les frais en 2015, et avec lui le peuple grec qu’il représentait dans les instances, de l’opacité des prises de décisions de l’Union, notamment au sein de groupes de travail agissant sans aucun contrôle démocratique. Mais l’agenda est riche, puisqu’il vise, à terme, la formation d’une assemblée constituante européenne et d’ici là un grand nombre d’actions de lutte contre la crise économique et démocratique dans l’Union.

 

On le voit, le PlanB comme le DiEM25, tous deux lancés cet hiver 2016, se proposent de lutter contre l’emprise de la finance sur la politique en et de l’union Européenne. Ils s’annoncent comme des mouvements proactifs, à même de préparer l’alternative face au naufrage d’une Union de moins en moins au service de ses citoyens.

 

Leurs divergences sont autant de nature programmatique que culturelle. Le Plan B envisage des mobilisations d’échelle nationale, le DiEM 25 se définit comme mouvement paneuropéen. Le Plan B regroupe aussi, de fait, une part importante de militants souverainistes de gauches, attirés par les propositions de certains de ces membres d’une sortie « sèche » de l’Euro voir de l’Union. Le DiEM25 se pose comme rempart aux deux périls majeurs en Europe, son enfoncement dans une anti-démocratie ultralibérale d’une part et le repli national façon années 30 d’autre part.

Controverses

Nombreux sont les militants du plan B, dont Fréderic Lordon qui s’est fendu d’un billet fort ironique à ce sujet, critiques de la naïveté qu’ils trouvent à la démarche du DiEM25, mouvement qui reconnaît par ailleurs l’optimisme de sa démarche. (Quand on y réfléchit bien, l’agenda du PlanB repose sur une prise de pouvoir à l’échelle nationale, sans laquelle il ne pourra rien faire, ce qui est pour le moins, dans notre contexte, aussi une forme d’optimisme). A l’inverse, la mise en garde argumentée du DiEM25 contre un repli national dont les conséquences à court terme seraient incontrôlables en termes de dérives inflationnistes au sud et déflationnistes au nord, de crise économique subséquente et de montée du nationalisme qui en découlerait, sont une réponse à la tentation souverainiste d’une partie des activistes du plan B.

 

J’ai choisi pour ma part de participer, indépendamment de mes appartenance partisanes à l’échelle nationale, au DiEM25, en signant son manifeste (je vous invite à en faire autant et à nous rejoindre), en m’inscrivant sur les forums et en rejoignant un groupe local, qui s’engage actuellement dans la campagne pour la transparence en Europe et souhaite être force de proposition (les statuts nous y invitent) pour le mouvement. L’occasion était trop belle d’un optimisme combattif retrouvé, avec des militants de tous horizons, ayant tous à cœur le double objectif d’une Europe démocratique et œuvrant à l’intérêt général et à la justice sociale.

 

Je garde un œil plein d’intérêt pour l’initiative du Plan B  qui fourmille d’idées alternatives, même si ma préférence va à l’esprit paneuropéen et tourné vers l’action au présent, dans et pour l’Europe et ses citoyens, sur plusieurs sujets (économie, réfugiés, transition écologique, transparence…) qui caractérise l’initiative DiEM25.

 

Aucune échelle, dans le combat pour la justice sociale, la démocratie et l’écologie, ne doit être négligée. Ni locale, ni nationale, ni continentale. Je vous invite donc à jeter un œil à ces deux initiatives et à vous y engager, selon votre culture politique, vos gouts et vos opinions au regard de l’Europe.

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Les Partis, la « Nuit debout » et les alternatives

 

La forte mobilisation autour de la « nuit Debout » et la désertion des urnes sont deux faces d’une même médaille. Notre pays est traversé d’une immense méfiance envers ses institutions. Les partis politiques en font notamment les frais, et on comprend aisément pourquoi : les affaires, la bureaucratie muée en oligarchie, la dépréciation de la parole publique, la non représentation par eux de secteurs entiers de la société, tout semble indiquer qu’ils sont bons à foutre à la benne. Dans cette ambiance de vêpres avant la grand’messe de 2017, deux pistes sont indiquées : celle d’un mouvement « Nuit Debout » qui se voudrait décisif, et celle du peuple et de son tribun, derrière la bannière JLM 2017. Toutes deux se veulent une réponse politique au « problème des partis ». Toutes deux s’appuient sur un discours performatif. Toutes deux sont riches de sens et portent leurs propres limites.

 

Le mouvement « nuit debout » se propose comme une convergence des luttes, en vue de « faire peur » au système par l’occupation des places. S’appuyant sur le rejet fort bien partagé de la loi travail, il a annoncé la couleur dès le départ : il s’agit de dépasser très vite cette question pour ouvrir très tôt le débat à un spectre large de questions politiques. De cette belle intention, le mouvement « Nuit Debout » a su construire quelques réussites indéniables : rassembler des milliers de personnes en pleine période de réaction et de reflux politique, se donner les moyens d’échanger librement, offrir à la question du changement une visibilité au cœur des Villes, ce n’est pas rien. D’ores et déjà, une plateforme de revendications claires en est sortie, et le mouvement essaime avec un certain succès dans un nombre toujours plus grand de Villes.

 

Interrogés sur les suites de ce mouvement, les acteurs sur place disent et répètent qu’ils ne veulent pas que le leur initiative soit « récupérée par les politiques ». On peut tout à fait comprendre ce souhait, quand on voit comment un mouvement comme SOS racisme par exemple est devenu, par prise de contrôle des socialistes dans les années 80, une couroi de transmission du pouvoir en place. On lit aussi une méfiance quant à l’institutionnalisation du mouvement : les « nuit debout » ne semblent pas très intéressés par la formation d’un parti. Le scénario Espagnol, qui vit la création du parti Podemos sur la base d’un grand mouvement d’occupation, n’a pas les faveurs des manifestants. Soit. Alors, comme disait l’autre, « que faire » ?

 

Pour faire bouger les choses durablement, et effectivement « faire peur » au système, il faut s’appuyer sur du concret et affronter les tenants du pouvoir. La communication, le nombre et le discours performatif n’y suffiront pas (le mouvement Occupy est à ce titre, hélas, un exemple d’échec dans sa pérennisation sur le long terme). Je ne vois que trois possibilités.

 Révolution

Soit vous faites la révolution. La force des occupations, le ras-le-bol général mettent des grains de sables décisifs dans la machine de production (grève générale) et institutionnelle (démission de l’exécutif, ou concessions majeures de sa part). Je pense, et j’aimerais me planter, que ce n’est pas à l’ordre du jour, au vu du défaitisme général, de l’obsession d’une partie politisée de l’opinion pour l’échéance de 2017 et de la non connection des luttes pour le moment avec celles des producteurs.

 

Autre solution : vous vous appuyez sur quelques revendications extrêmement claires et fléchées, et vous fondez un mouvement qui fera pression sur le pouvoir, y compris par les voies institutionnelles, pour pousser toujours plus vers leur réalisation effective. Cet activisme, c’est celui qu’on retrouve aujourd’hui par exemple dans le mouvement des 15$ aux Etats-Unis, dans celui pour la justice climatique ici et ailleurs, ou qu’on trouvait hier dans le mouvement des droits civiques. Il ne s’épanouit qu’au prix d’un équilibre très complexe entre organisation et démocratie interne.

 

Enfin, il existe une variante qui consisterait à se fonder autour d’une charte, d’une plateforme restreinte et à entrer en contact avec l’ensemble des partis et des institutions en leur proposant un « label », et par là, un front « parapluie » : si vous êtes d’accord avec nous, chers partis, signez la charte, nous vous autoriserons à vous revendiquer de nos demandes (ce qu’ont essayé de faire certaines associations environnementalistes ou contre la corruption) . A dire vrai, je pense que c’est une des solutions les plus pertinentes pour fédérer enfin un véritable front du peuple, tout en gardant un ascendant sur les organisations politiques. En devenant pourquoi pas, un facteur d’union et la locomotive du front ainsi crée, il serait aussi possible d’imposer des candidatures dites « citoyennes » appuyées sur les propositions de la charte.. Ce serait là une hybridation intéressante entre les partis politiques et un mouvement citoyen, un croisement fécond qui permettrait d’aboutir à une autre politique.

 Institutionnalisation

On le voit, sauf à prendre le pouvoir en même temps que le palais d’Hiver (et encore !) la poursuite d’une lutte visant à influer sur le pouvoir central passe forcément par une phase institutionnelle, de contact avec le « système » pour le faire céder, négocier, mettre la pression… Cette phase institutionnelle n’est cependant pas condamnée à devenir une rigidification du mouvement. Il ne tient qu’à ce dernier de s’imposer des règles de démocratie interne, pour continuer à proposer une pensée, des pratiques et des outils pour influer sur le pouvoir qui le représentent.

 

En tout état de cause, on le voit, influer sur le pouvoir (en le prenant ou en lui imposant des concessions) tout en restant un outil de propositions d’une pensée et de pratiques, cela n’est pas très éloigné de la forme « parti » ou « convention » (selon si on propose ou pas la prise directe du pouvoir). On peut le regretter ou pas, mais les objectifs concrets et une certaine coordination sont nécessaires, qui prennent généralement l’une de ces deux formes. Ce qui m’amène à une deuxième vision d’un « dépassement de la forme parti» qui n’en n’est pas un : le « mouvement » JLM 2017.

 France Insoumise

Derrière la bannière personnelle (le mouvement est bel et bien créé autour d’une personne), JLM 2017 se propose comme un mode politique de prise du pouvoir à forte teneur tribunicienne et se voulant en dépassement des clivages (notamment gauche/droite) et du jeu usé des partis.

 

Soit.

 

JLM2017 propose à chacun, en s’appuyant sur une infrastructure informatique originale, de s’impliquer, d’écrire des propositions programmatiques, de créer des comités de soutien locaux… avec une certaine liberté. La création d’une sorte de « parlement » interne est aussi à l’ordre du jour.

 

On voit d’ores et déjà qu’en termes de « dépassement de la forme parti », on a fait mieux. Objectif de prise du pouvoir, création de structures locales et d’une assemblée interne, élaboration collective (du moins sur le papier) d’une pensée organique… c’est exactement la définition d’un parti, fut-ce un parti prévu pour une seule échéance.

 

Mais d’un parti en l’occurrence tribunitien, fondé autour d’une personne. D’une personne qui garde le contrôle de sa candidature, de ses déclarations, du tri des propositions programmatiques. Et qui fait de ses militants une écurie polarisée sur un individu, dont ils doivent assumer les propos et les inévitables dérapages (personne n’est parfait), dérapages d’autant plus inévitables que la solitude au pouvoir (fut-il le pouvoir sur un parti) est un poison pour la raison.

 Discours Performatif

Ce qu’on nous propose en terme de dépassement de la forme parti est donc… un parti, un parti de plus tributaire en dernier recours des ambitions, de la pensée et même de la santé d’un seul homme, qui se veut en tribune face au « peuple », un « peuple » fédéré par un discours performatif autour de signifiants symboliques plutôt creux que clairement définis (la « Patrie », l’ «insoumission » , le « peuple » lui-même…)

 

En dépit des nobles intentions de cette « mise au service » d’un tribun, il y a là un appauvrissement du statut de sujet politique pour les militants, et un pari téméraire quant à la réussite à aller chercher les abstentionnistes en s’appuyant sur une figure, qui serait seule mise en avant. C’est un choix.

 

Alors, comme je disais plus haut, que faire ?

 

Pour reprendre le propos d’un article récemment publié, face au système, et donc au capitalisme, vous n’avez que quatre options. L’anéantir en un « grand soir » (cela ne semble pas à l’ordre du jour), le contraindre peu à peu démocratiquement (c’est là tout l’objet de la gauche de gauche institutionnelle), le fuir (avec le risque de le laisser croître) ou l’éroder, par l’implantation dans ses fissures de pratiques et de pensées concurrentes.

 Éroder le capitalisme

Cette dernière option, c’est celle qui vise à montrer concrètement, ici et maintenant, qu’il y a d’autres manières de vivre, de produire, de partager au niveau local et en toute autonomie. C’est celle qu’on retrouve dans l’approche par la gestion des communs, dans la production P2P, dans la culture de la gratuité, du bien vivre et d’un certain socialisme gourmand. Elle s’attaque à l’aliénation, qui nous a rendu étranger à notre propre milieu de vie et à nos pratiques quotidiennes (travail, consommation, culture…), qui nous a morcelés et nous a soumis à une fausse absence d’alternative, en nous privant de nos savoir-faire et de notre contrôle sur nos vies individuelles et sociales. Lutter contre cette aliénation tient d’une forme de bataille culturelle sur de nombreux fronts. Qui a pour but de proposer un contre-modèle qui finirait par concurrencer l’ancien.

 

Mais cette bataille d’érosion, elle est d’autant plus difficile à mener que le système est fort. Si vous êtes paupérisés, enchainés au travail,, il est difficile de trouver le temps et les ressources nécessaires à la participation à des projets alternatifs… de plus, le capitalisme débridé a montré sa capacité à écraser toute alternative, par la force ou la récupération.

 

Il faut donc allier cette bataille culturelle de long cours à la seconde option, au combat « par le haut » pour un système plus juste. Tout en gardant en tête que convaincre les gens de voter pour vous, cela implique de leur montrer des alternatives ici et maintenant et non des lendemains qui chantent dans les limbes d’une théorie. A ceux qui douteraient de la pertinence de ce champ de bataille plus local et sectoriel, je demande de considérer par exemple les efforts fructueux quoiqu’on en pense que fit le PCF pendant les trois décennies de son hégémonie à gauche, hégémonie qu’il a appuyée sur sa présence dans l’ensemble des secteurs qui font le quotidien d’une personne et qui « changent sa vie » (la Culture, la politique locale, le sport, l’information…)

  Bataille sur deux fronts

Il nous faut donc rester dans le jeu politique (et donc, oui, faute de mieux pour le moment, rejoindre ou fonder un parti, afin de pouvoir espérer faire appliquer la politique que l’on souhaite, fut-ce au niveau local) et dans le même temps, cultiver et investir les alternatives et la bataille culturelle (qui prendra un peu plus de temps qu’une année de plateaux télés et d’écoutes collectives du leader). Prendre ou garder sa carte ET rejoindre les initiatives coopératives qui ne manquent pas. Combattre l’exploitation ET l’aliénation. « être le changement que l’on veut voir » ET « voir le changement que l’on veut être ».

 

Cela, cette bataille sur deux fronts, prendra du temps et de l’énergie. Cela sera moins facile que de fuir tout contact avec la politique ou à l’inverse de confier l’agenda de notre émancipation à une campagne unique pour un unique candidat, et, dans les deux cas, de s’illusionner du seul discours performatif.

 

Mais j’ai la faiblesse de croire que le changement profond qui en découlerait fait que cela en vaut la peine.

 

 

Addendum du 11 avril:

La récente déclaration de F.Lordon (40 mars 2016) demandant en somme que se formalisent depuis la #NuitDebout des propositions fortes, et notamment le rappel au retrait de la loi El Khomri, par un appel à la grève générale, est une excellente chose.

Quelque chose de plus pertinent que les deux propositions (« mouvement » centré sur quelques propositions et « Lien pour un front parapluie ») dont je parlais dans ce billet, quelque chose qui se situerait entre ces deux propositions, ou pltôt dans leur dépassement, tout en s’adressant au monde du travail.

Je n’avais pas imaginé cette solution, qui serait probablement plus intéressante à court et moyen terme, en vue notamment de premières victoires concrètes. Je n’en retire pas pour autant les deux autres pistes, parmi tant d’autres, dont je parlais dans ce billet. Elles demeurent, à mon sens, à étudier, pour que le mouvement joue à plus long terme son rôle de médiation et de lutte, concrète, contre le système qu’il veut combattre.

Chapeau, Lordon.