Des biens communs au Bien Commun

« Para Todos, Todo »

Sub. Marcos

 

 

Écrire sans horizon, se battre sans ligne, à quoi bon ? Nous, militants, activistes et gens d’engagement, nous savons que notre combat, fait de rationalité, est aussi puissamment soutenu par une vérité de l’ordre du désir, de l’utopie et du rêve. Et que si l’on veut rester fidèle à cette vérité, il nous faudra mêler intimement la parole et le geste, l’horizon et l’humus, le concret et l’utopie. C’est à cela que tient ce qui nous tient, c’est sur cette trame que nous tissons notre histoire en regard de l’Histoire.

Aussi, cet horizon, cette vérité qui nous a à chacun brûlé le regard un beau jour, nous nous devons de l’élargir au monde entier, d’y mettre toute notre force, toute notre sagesse et toute notre beauté. Et s’il est une idée qui peut réunir nos rêves en une constellation imprévisible, c’est bien celle du (des) bien(s) commun(s). Parce que notre bonheur ne sera que plus beau quand il sera construit et partagé avec les autres.

Oui, le bien commun, les biens communs, sont une des idées fortes qui nous animent, et que chacun décline dans ses combats sociaux et politiques, selon les modalités qu’ont prises pour chacun les circonstances et la révélation de son engagement.

Aujourd’hui, je voudrais tracer quelques lignes au sujet de ces biens communs. Évoquer leur histoire souterraine, mais aussi les horizons immenses de lutte et de bonheur partagés qu’ils nous promettent, et dire combien ils contribuent à nous faire prendre conscience concrètement et graduellement du bien commun (au singulier), à faire de nous des citoyens, des bâtisseurs de République unis en un peuple révolutionnaire.

 

Des enclosures au web: les communs et la production

 

Pour vous parler des biens communs, il me faut revenir quelques siècles en arrière et franchir la Manche.

Dans l’Angleterre des XVIè et XVIIè siècle, la population paysanne bénéficiait localement d’un accès à des terrains à usage et gestion communs à tout un village pour que chacun puisse y emmener paître des troupeaux. Ce droit permettait aux petits paysans non propriétaires de terres de vivre de l’élevage avec une certaine autonomie vis-à-vis des puissants. On retrouve dan cette coutume le même esprit que dans les droits de glanage ou de vaine pâture, droits issus de la coutume paysanne et permettant l’accès de chacun à une ressource vitale par delà la logique de propriété privée.

Or donc, dans l’Angleterre du XVIIè siècle, le « mouvement des enclosures » va détruire cette logique de coopération et de co-gestion de la terre comme moyen de production : voici que peu à peu, le pouvoir organise la privatisation des terres communes, terres vite rachetées par les possédants. Désormais, les relations entre paysans sans terre et sans bétail d’une part et propriétaires d’autre part se régleront sous le régime impitoyable de la propriété privée.

Cette accumulation primitive va réduire à l’indigence les masses paysannes et les condamner à vendre leurs bras aux propriétaires terriens, à l’exploitation dans la marine et les manufactures naissantes à l’époque, ou à l’exil vers route de l’émigration vers le nouveau monde (lire l’excellent « Hydre aux mille tetes » de Rediker et Linebaugh à ce sujet).

La suite est connue : de la fin des communs à l’exploitation de l’homme par l’homme, le Capitalisme a frayé son chemin pour le bonheur des propriétaires et la misère des masses.

Or, la lutte entre le capital et le travail a aussi ses lignes de front culturelles. Par bien des moyens, on nous expliqua avec force détails que le progrès passait par l’ordre des choses capitaliste. On évoqua la « tragédie des communs » pour nous mettre dans le crâne que la coopération et la co-gestion des ressources étaient vouées à l’échec.

L’histoire pourtant répondait déjà : nous n’avons pas toujours vécu dans ce régime aliénant de propriété privée des moyens de productions, qu’on nous présente parfois comme naturel alors qu’il est un phénomène culturel et historique apparu dans des circonstances précises, suite à des décisions politiques précises. Le présent nous confirme que le capital aux manettes fait planer de sombres menaces sur la collectivité: s’il en fallait une illustration exemplaire, il n’est qu’à voir combien le fait de confier les ressources naturelles au Marché conduit à la ruine notre écosystème commun et à l’injustice sociale. Les travaux d’économistes comme Elinor Ostrom (« prix nobel d’économie » 2009) montrent enfin comment les collectivités savent et ont su gérer les biens communs par le biais d’ « arrangements institutionnels » qui garantissent la justice et la pérennité de la ressource.

Les bien communs sont encore et toujours au cœur de nos luttes : C’est parce que la santé est un bien commun, par exemple, que les travailleurs se sont acharnés à défendre la sécurité sociale face aux attaques permanentes de la droite. C’est parce que l’eau est un bien commun que des associations, des collectivités, des états entiers ont lutté et luttent encore pour en arracher la gestion aux grands groupes privés. C’est parce que notre ecoystème nous est un bien commun qu’il faut lutter pour que sa gestion ne se fasse non plus par les marchés mais par les peuples eux-mêmes.

Cette bataille pour la réappropriation des communs se perpétue aussi sur internet. On y trouve toute la tension entre les tenants d’une part d’un ordre de la privatisation et de la surveillance de l’information et les champions de la spontanéité, du partage des savoirs et de la gratuité d’autre part. Les expériences collaboratives comme celles de Wikipedia, la bouillonnante blogosphère, la culture du « Common » et les formidables perspectives de chamboulement qui en découlent sont en bute à l’approche propriétaire et verticale des géants économiques, aux attaques d’un système qui veut s’approprier et contrôler l’information, nouvelle frontière pour le capital. Cette nouvelle ligne de front génère sur des bases originales sa propre culture de lutte, qui imprègne les mouvements sociaux et politiques actuels. (Mon ami Clément Sénéchal a récemment écrit l’ouvrage « Médias contre Médias » que je vous recommande en ce bel été)

On le voit, depuis la naissance du capitalisme et lors de chacune de ses mutations, la question des biens communs revient sans cesse dans les luttes entre le travail et le capital. Je vous propose maintenant de voir comment ce combat pour les bien communs est intimement liée à celle pour le bien commun.

 

Des biens communs au bien commun

 

La réappropriation d’un bien commun pose de nombreuses questions politiques, afférant à la gestion de ce bien et à l’accès à ce bien. Et à première vue, les « arrangements institutionnels » coutumiers développés depuis des siècles autour d’une ressource naturelle donnée, la conduite d’une entreprise coopérative par les travailleurs eux-mêmes ou la gestion d’une caisse collective d’assurance maladie ont peu à voir les uns avec les autres.

Ils relèvent pourtant de la même logique : A chaque fois, il s’agit en tendance d’une sortie de la sphère marchande d’un bien utile à la collectivité, qui sera géré collectivement pour l’intérêt général. La remise en commun peut toucher des domaines immatériels et matériels fort différents, mais à chaque fois, elle est une expérience concrète pour les citoyens qui s’en mêlent, une occasion d’arracher à la logique capitaliste productiviste un pan de travail et de jouissance nécessaire à notre vie et à notre dignité collectives. Un pan de socialisme à bâtir et à vivre, disons-le, et de « socialisme gourmand » pour citer l’excellent livre de Paul Ariès.

Les expériences de mise en commun impliquent le citoyen, soit directement soit par ses représentants, et remettent au cœur du débat des questions essentielles de propriété, d’usage et de gestion. Elles participent graduellement à la repolitisation des débats et de l’opinion, à la reprise de conscience par le peuple du bien commun. Jusqu’à poser la question du fonctionnement général de notre société.

Par projection en effet, le pouvoir lui-même, de plus en plus éloigné du peuple au profit d’une oligarchie, constitue un de ces « biens communs » que les citoyens peuvent et doivent récupérer. Et un des actes majeurs de cette reprise en main de ses affaires par le peuple sera le processus constituant, à l’image de ce qui s’est passé ses dernières années en Tunisie, en Islande, et dans différents pays d’Amérique latine.

L’élection d’une assemblée constituante et le processus constituant qui en découlent ouvrent grand l’horizon de la citoyenneté. Par les débats qu’il diffuse dans toute la société, par la définition par le peuple lui même de son cadre constitutionnel, par l’inscription de nouveaux droits et biens communs dans le marbre du nouveau texte, le processus constituant est une régénération de la vie politique. Il est l’événement fondateur, le nouveau souffle par lequel un peuple se constitue politiquement (voir à ce sujet la tribune co-écrite avec mes camarades de la commission 6ème république au sujet du process constituant tunisien).

Face à la crise politique et économique actuelle et à la montée des périls, la reprise en main par le peuple de son destin constitue la seule possibilité de sortie du système qui corresponde à notre projet pour une société de liberté, d’égalité et de fraternité. Voilà pourquoi il nous faut faire flèche de tout bois pour redonner à nos concitoyens l’envie de faire cause commune pour le bien commun.

 

Au travail

 

Il convient donc à mon sens de mettre en lumière l’utopie concrète des communs qui se manifeste dans de nombreuses formes d’action de réappropriation, de porter dans le même temps l’exigence d’une constituante et de démontrer inlassablement l’importance et la cohérence de ces objectifs. Pour nous, militants de gauche, ces derniers se trouvent à la croisée de la République, du Socialisme et de l’Ecologie. Mais des citoyens de tous horizons sauront se saisir de cette marche vers le(s) bien(s) commun(s), conscients qu’ils seront de l’importance de cette démarche pour notre avenir collectif.

Au travail, donc. Pour les biens communs et pour le bien commun. Car chacun d’entre nous sait, avec Thucydide, qu’ « il faut choisir : se reposer ou être libre ».

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2 réflexions au sujet de « Des biens communs au Bien Commun »

  1. common good forum

    Bonjour,

    Bien de faire le lien entre Biens communs et Bien commun.

    Mais, puisque vous citez Thucydide, pourquoi ne pas rappeler aussi son histoire de la guerre du Péloponnèse, et les débats sur l’avenir de la cité et du rôle de la justice dans la prise de décision.
    Il rappelle ainsi que le bien commun n’est pas défini au sens d’une loi, ou d’une norme qu’il suffirait d’appliquer, ou d’une morale imposée, ou d’une vérité statique détachée de l’expérience. En effet, le Bien commun suppose le débat, la délibération au regard de ce qui semble juste et bien.

    Ne pensez-vous pas que la référence à la notion d’intérêt général, élude justement cette nécessaire délibération, et conduise à adopter des positions parfois dogmatiques ?

    Il serait intéressant de penser Par le Bien commun et non pas Pour, afin de bien comprendre les systèmes complexes. Voir cette vidéo très claire : https://www.youtube.com/watch?v=EWSVh4X2tiw&list=UUQRGQN1Fgafc1AnbqHra58w

    En espérant pouvoir échanger!
    @commongoodf

    Répondre
    1. dareljedid Auteur de l’article

      Bonjour,

      Et merci pour ce commentaire affûté.
      Je jetterai un oeil à la vidéo.

      Bon, vous l’avez compris, j’ai écrit ce texte non en érudit que je ne suis pas mais en béotien assumé.

      Cependant j’apprécie pleinement le sens de votre remarque concernant l’importance de la délibération dans l’elaboration du bien commun.

      C’est là une autre manière de dire combien le citoyen doit être impliqué dans cette élaboration (Thucydide, toujours lui, l’a dit à sa façon, en qualifiant le citoyen qui ne se mêle pas de politique de « citoyen inutile »).

      Je suis convaincu, avec Castoriadis et Aristote, qu’être citoyen, c’est savoir gouverner et être gouverné. Qu’il n’y a pas d’épistémè, de « science politique », mais une pratique politique qui forme le citoyen chemin faisant. Par la délibération et le débat, notamment.

      J’essaye juste de trouver des convergences entre cette vision du débat fécond et l’idéal républicain, et le processus constituant que j’appelle de mes voeux en serait je le pense un bon essai de synthèse.

      Merci encore, et à bientôt.

      Répondre

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