Syrie: camarades, encore un effort

Carte_de_la_Syrie_FR(source de l’image: wikipedia.fr)

Les positions prises par certains militants de ma sensibilité et toute une partie de la gauche en soutien de fait à l’action du régime Syrien et de ses alliés russes et iraniens m’interrogent quant à leur système de valeurs. Et quant à la politique étrangère qu’ils proposent pour notre pays à l’approche de l’échéance de 2017.

Mais revenons en aux faits. Depuis cinq ans, la Syrie est déchirée par une guerre civile initiée par la répression féroce du régime contre la déclinaison du printemps arabe qui y émergea à l’hiver 2011. Tout le monde dans mon camp, et c’est heureux, s’accorde à condamner cette terrible répression qui s’abattit sur une population désarmée, et dont les techniques les plus sordides ont montré en plein jour la férocité d’un régime dévorant son propre peuple.

Depuis, la situation a évolué vers celle que l’on sait, ou plutôt celle que l’on cherche à comprendre, avec une opposition militarisée, puis vampirisée en grande partie par des groupes islamistes, un régime appuyé de façon décisive par l’Iran et la Russie, des factions kurdes occupées à unifier le Rojava en faisant courageusement face à DAESH et aux attaques turques, et un Etat Islamique dont les succès nous terrifient au point qu’aucune réflexion possible sur les causes de son succès ne semble dépasser les pétitions de principe.

« Multilatéralisme » sauce War on Terror

Face à cette situation, les miens s’en tiennent parfois à la condamnation de principe, fort abstraite et commodément non fléchée des bombardements civils, à l’empressement à voir la fin du conflit (probablement via une victoire du régime, selon eux), à une certaine sympathie pour l’initiative russe, au soutien du mouvement kurde au Nord de la Syrie, en la croyance en une souveraineté nationale Syrienne dans les frontières d’après guerre (souveraineté adossée de fait aux institutions forgées par et pour le régime) et en la pensée un peu magique d’une transition démocratique possible sans procès de l’exécutif syrien.

La clé de l’analyse qui est fournie par ces camarades est la suivante : ce qui se passe est essentiellement un conflit géopolitique dont la majeure part de responsabilité échoit aux atlantistes et à leurs alliés du Golfe, les autres belligérants n’étant que des hérauts du multilatéralisme, décidés à mettre, eux, les mains dans le cambouis de la guerre contre le terrorisme.

Et c’est ainsi qu’à aucun moment, les Syriens ne sont considérés comme des sujets politiques, sujets politiques dont les revendications ont pourtant sonné haut et fort à l’hiver 2011, et qu’on s’en tient à une analyse par blocs, niant les efforts de résistance dans les zones rebelles du fait du peuple lui même (lire l’excellent dossier de l’automne dernier dans le magazine CQFD à ce sujet). Que l’on met dans un grand sac toute opposition au régime d’Assad sous l’étiquette « djihadiste », oubliant ainsi facilement que pendant dix huit mois, le régime n’a rien fait contre l’Etat Islamique, trop heureux de le voir s’affronter avec l’opposition.

Qu’on revoit toute lecture de ses aspirations à une « grille communautaire » en oubliant que le régime joua justement pendant des décennies de ces fractures ethniques et religieuses pour se maintenir au pouvoir.

Que les sources, de plus en plus recoupées,  et non des moindres (voir notamment la présentation des installations de torture par HRW en déc 2015) témoignant des dizaines de milliers de morts, disparus, torturés par les organes du régime sont passées par pertes et profit au bénéfice d’une lecture géopolitique par camps.

Qu’à aucun moment n’est posée l’évidence du fait que le régime, par ses exactions, constitue le meilleur recruteur pour les factions djihadistes et pour l’EI, tant il fait figure de repoussoir pour la jeunesse qu’il anéantit.

Triste Tropisme

Que des camarades sont allés saluer l’initiative impérialiste et unilatérale Russe jusque dans un média de propagande du Kremlin.

Que fleurissent, chez certains camarades, de hasardeuses comparaisons entre Assad et l’EI d’une part, et Staline et Hitler d’autre part, avec les conclusions « pragmatiques » qui s’en imposeraient, en dépit des morts dont la majorité sont (très pragmatiquement) le fait du régime.

Que le tropisme russe, justifié par un « multilatéralisme » commode, efface les crimes de guerres d’une armée en aventure extérieure, efface les alliances ignobles avec le pire pourvoyeurs de réfugiés et de cadavres de la région, alliance qui va jusqu’à l’ignominie d’un véto sur la condamnation des attaques indiscriminées par barils d’explosif.

Que l’on condamne toute action américaine (en taisant avec pudeur, par exemple, les bombardements de soutien de l’aviation américaine dans la riposte kurde sur Kobane), forcément impérialiste, en soutenant une action Russe dont l’impérialisme-war-on-terror, évident, n’est jamais évoqué.

Que les hôpitaux et équipements publics peuvent être détruits par des vagues de bombardements russes sans aucune réaction de notre part, quand nos sommes, à juste titre, vent debout quand l’US Air Force bombarde un hôpital dans le monde.

Qu’on condamne à juste titre les causes atlantistes à l’émergence de l’EI (le desastre iraquien), les appuis troubles donnés par la Turquie et, il y a quelques années, par les puissances du Golfe tout en taisant les liens entre DAECH et le régime (qui a joué pertinemment la carte de ce « pire » face à son opposition, notamment en relâchant des cadres islamistes au plus fort de la guerre contre la rébellion, et en achetant du pétrole à DAESH) et la Russie (dont on apprend qu’une compagnie proche du régime exploite le petrole de l’EI).

« Whataboutisme »

 Que dès qu’une question devient gênante, on montre vite un autre sujet, pour ne surtout pas répondre. Le régime ? Oui, mais les islamistes. La Russie ? Oui, mais la Turquie. Les villes détruites ? Oui mais le Yemen. Procédé dit du « whataboutisme » bien connu et bien commode d’une propagande à bout de souffle.

La Syrie, pour beaucoup d’entre nous, est lointaine. Et il est tentant de ne pas trop s’appesantir sur ces erreurs d’évaluation. Ce serait oublier qu’elles confinent à la faute morale. On ne prétend pas agir en défense du peuple ici quand on encourage de fait le pire de ses bourreaux là-bas. On ne prétend pas agir pour un nouvel ordre planétaire multilatéral en faisant l’économie d’une analyse des actions de ceux que l’on montre comme de futurs « partenaires ». On ne prétend pas promouvoir un certain éclairage au profit des gens en leur présentant des faits tronqués, tordus pour qu’ils rentrent enfin dans une grille de lecture.

A l’heure où les démissions dans certains partis dont le mien se multiplient, souvent du fait de désaccords importants sur la stratégie électorale ou sur la démocratie interne, je ne voudrais pas que l’on commette l’erreur de considérer que mes critiques morales sont vaines. Je ne voudrais pas qu’au nom d’un pseudo-léninisme qui se croirait déjà au pied du palais d’hiver, on évacue des questions de principes aussi profondes que celles que soulèvent le conflit syrien, conflit à nos portes.

Quel projet internationaliste

Il y va du projet que l’on propose pour l’international comme de la considération que l’on affiche pour un peuple brisé par son propre Etat, il y va de la solidarité internationale envers nos camarades, et, disons-le quelque soit la valeur que l’on donne à ce concept, de notre honneur de ne pas nous fourvoyer, par rejet légitime de l’impérialisme américain, dans un tambouille de soutien à un régime qui a toutes les faveurs, et on comprend bien pourquoi, de la droite extrême et la plus nauséabonde de notre pays.

C’est à l’aune de la façon de juger d’évènements aussi dramatiques que l’on préjugera aussi de ce qu’un groupe veut pour son pays et pour le monde. Plus que jamais Ecosocialiste et soucieux de la victoire de nos idées par et pour le peuple, je ne fais, par ce court billet, que tirer la sonnette d’alarme afin que certains de mes camarades reviennent à l’exigence d’une solidarité internationaliste et d’un soutien sans faille à nos amis dans le monde. Fut-ce au prix d’un arrêt des tropismes folkloriques que certains ont voulu marier de façon pour le moins inadéquate et inélégante à notre proposition.

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Une réflexion au sujet de « Syrie: camarades, encore un effort »

  1. POMME-FRAMBOISE

    Oh merci Dareljedid, je crois avoir compris à qui s’adressent en grande partie ces critiques feutrées mais totalement justifiées.

    Alors enfonçons le clou. Dans une tribune* parue dans le journal LeMonde la branche militaire (joke) du Parti de Gauche fait deux propositions.

    La première proposition s’accomode du statu-quo imposé par l’alliance politico-militaire entre la Syrie de Bachar et la Russie de Poutine dans la région :

    « La France doit cesser de s’enfermer dans des postures dogmatiques et retrouver, notamment sur le dossier syrien, la diplomatie de médiation qui a dans un passé pas si lointain été sa marque de fabrique.  »

    Si s’agit d’opérer une transition démocratique en Syrie, bravo, très bien, mais quels en sont les acteurs ? et que représentent les négociateurs syriens à Genève ? Envisager la transition démocratique dans un pays dévasté par la guerre civile, c’est très bien, mais avec la moitié de sa population syrienne constituée de réfugiés et de déplacés dans pays sous contrôle de la dictature féroce de Bachar, il y aurait peut-être quelques conditions à remplir ? Il faut qu’on m’éclaire.

    Dans la réalité, l’OTAN et la Russie laissent les mains libres aux régime policier d’Assad, l’Union Européenne et Erdogan ont conclu un pacte ignominieux sur le dos des réfugiés de guerre. On aurait aimé lire ça en clair dans une tribune d’ opposition de gauche (sic).

    La Russie, principale puissance protectrice de la dictature syrienne, présente sur le terrain, se charge de tenir en respect les combattants Kurdes dans le Nord de la Syrie. Erdogan fait le reste.

    Suite aux bombardements russes sur les positions de Daech en Syrie, el Assad peut lancer ses troupes à la reconquête des villes du sud du pays tout en continuant de tenir sous le joug sa propre population….

    La deuxième proposition, contenue dans la même longue phrase est la suivante :

    « …Il faudrait pour cela qu’elle [la France] retrouve son indépendance en sortant de l’OTAN et se démarque totalement du Qatar, de l’Arabie Saoudite et de la Turquie pour contribuer à les forcer à modifier leur ligne géostratégique.  »

    Le Quatar la Turquie et l’Arabie Saoudite sont pointés du doigts, ok. Mais comme le fait remarquer un lecteur, dans ce conflit, franchement, qu’est-ce que le Qatar, l’Arabie saoudite ou la Turquie en ont à faire que la France sorte de l’OTAN ou se démarque d’eux ?

    * « Moyen-Orient, cessons d’avoir une lecture néoconservatrice des événements » : Tribune de Djordje Kuzmanovic et Théophile Malo, membres du Parti de gauche – 25.03.2016

    http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/03/25/moyen-orient-cessons-d-avoir-une-lectureneoconservatrices-des-evenements_4890227_3232.html

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