Les Partis, la « Nuit debout » et les alternatives

 

La forte mobilisation autour de la « nuit Debout » et la désertion des urnes sont deux faces d’une même médaille. Notre pays est traversé d’une immense méfiance envers ses institutions. Les partis politiques en font notamment les frais, et on comprend aisément pourquoi : les affaires, la bureaucratie muée en oligarchie, la dépréciation de la parole publique, la non représentation par eux de secteurs entiers de la société, tout semble indiquer qu’ils sont bons à foutre à la benne. Dans cette ambiance de vêpres avant la grand’messe de 2017, deux pistes sont indiquées : celle d’un mouvement « Nuit Debout » qui se voudrait décisif, et celle du peuple et de son tribun, derrière la bannière JLM 2017. Toutes deux se veulent une réponse politique au « problème des partis ». Toutes deux s’appuient sur un discours performatif. Toutes deux sont riches de sens et portent leurs propres limites.

 

Le mouvement « nuit debout » se propose comme une convergence des luttes, en vue de « faire peur » au système par l’occupation des places. S’appuyant sur le rejet fort bien partagé de la loi travail, il a annoncé la couleur dès le départ : il s’agit de dépasser très vite cette question pour ouvrir très tôt le débat à un spectre large de questions politiques. De cette belle intention, le mouvement « Nuit Debout » a su construire quelques réussites indéniables : rassembler des milliers de personnes en pleine période de réaction et de reflux politique, se donner les moyens d’échanger librement, offrir à la question du changement une visibilité au cœur des Villes, ce n’est pas rien. D’ores et déjà, une plateforme de revendications claires en est sortie, et le mouvement essaime avec un certain succès dans un nombre toujours plus grand de Villes.

 

Interrogés sur les suites de ce mouvement, les acteurs sur place disent et répètent qu’ils ne veulent pas que le leur initiative soit « récupérée par les politiques ». On peut tout à fait comprendre ce souhait, quand on voit comment un mouvement comme SOS racisme par exemple est devenu, par prise de contrôle des socialistes dans les années 80, une couroi de transmission du pouvoir en place. On lit aussi une méfiance quant à l’institutionnalisation du mouvement : les « nuit debout » ne semblent pas très intéressés par la formation d’un parti. Le scénario Espagnol, qui vit la création du parti Podemos sur la base d’un grand mouvement d’occupation, n’a pas les faveurs des manifestants. Soit. Alors, comme disait l’autre, « que faire » ?

 

Pour faire bouger les choses durablement, et effectivement « faire peur » au système, il faut s’appuyer sur du concret et affronter les tenants du pouvoir. La communication, le nombre et le discours performatif n’y suffiront pas (le mouvement Occupy est à ce titre, hélas, un exemple d’échec dans sa pérennisation sur le long terme). Je ne vois que trois possibilités.

 Révolution

Soit vous faites la révolution. La force des occupations, le ras-le-bol général mettent des grains de sables décisifs dans la machine de production (grève générale) et institutionnelle (démission de l’exécutif, ou concessions majeures de sa part). Je pense, et j’aimerais me planter, que ce n’est pas à l’ordre du jour, au vu du défaitisme général, de l’obsession d’une partie politisée de l’opinion pour l’échéance de 2017 et de la non connection des luttes pour le moment avec celles des producteurs.

 

Autre solution : vous vous appuyez sur quelques revendications extrêmement claires et fléchées, et vous fondez un mouvement qui fera pression sur le pouvoir, y compris par les voies institutionnelles, pour pousser toujours plus vers leur réalisation effective. Cet activisme, c’est celui qu’on retrouve aujourd’hui par exemple dans le mouvement des 15$ aux Etats-Unis, dans celui pour la justice climatique ici et ailleurs, ou qu’on trouvait hier dans le mouvement des droits civiques. Il ne s’épanouit qu’au prix d’un équilibre très complexe entre organisation et démocratie interne.

 

Enfin, il existe une variante qui consisterait à se fonder autour d’une charte, d’une plateforme restreinte et à entrer en contact avec l’ensemble des partis et des institutions en leur proposant un « label », et par là, un front « parapluie » : si vous êtes d’accord avec nous, chers partis, signez la charte, nous vous autoriserons à vous revendiquer de nos demandes (ce qu’ont essayé de faire certaines associations environnementalistes ou contre la corruption) . A dire vrai, je pense que c’est une des solutions les plus pertinentes pour fédérer enfin un véritable front du peuple, tout en gardant un ascendant sur les organisations politiques. En devenant pourquoi pas, un facteur d’union et la locomotive du front ainsi crée, il serait aussi possible d’imposer des candidatures dites « citoyennes » appuyées sur les propositions de la charte.. Ce serait là une hybridation intéressante entre les partis politiques et un mouvement citoyen, un croisement fécond qui permettrait d’aboutir à une autre politique.

 Institutionnalisation

On le voit, sauf à prendre le pouvoir en même temps que le palais d’Hiver (et encore !) la poursuite d’une lutte visant à influer sur le pouvoir central passe forcément par une phase institutionnelle, de contact avec le « système » pour le faire céder, négocier, mettre la pression… Cette phase institutionnelle n’est cependant pas condamnée à devenir une rigidification du mouvement. Il ne tient qu’à ce dernier de s’imposer des règles de démocratie interne, pour continuer à proposer une pensée, des pratiques et des outils pour influer sur le pouvoir qui le représentent.

 

En tout état de cause, on le voit, influer sur le pouvoir (en le prenant ou en lui imposant des concessions) tout en restant un outil de propositions d’une pensée et de pratiques, cela n’est pas très éloigné de la forme « parti » ou « convention » (selon si on propose ou pas la prise directe du pouvoir). On peut le regretter ou pas, mais les objectifs concrets et une certaine coordination sont nécessaires, qui prennent généralement l’une de ces deux formes. Ce qui m’amène à une deuxième vision d’un « dépassement de la forme parti» qui n’en n’est pas un : le « mouvement » JLM 2017.

 France Insoumise

Derrière la bannière personnelle (le mouvement est bel et bien créé autour d’une personne), JLM 2017 se propose comme un mode politique de prise du pouvoir à forte teneur tribunicienne et se voulant en dépassement des clivages (notamment gauche/droite) et du jeu usé des partis.

 

Soit.

 

JLM2017 propose à chacun, en s’appuyant sur une infrastructure informatique originale, de s’impliquer, d’écrire des propositions programmatiques, de créer des comités de soutien locaux… avec une certaine liberté. La création d’une sorte de « parlement » interne est aussi à l’ordre du jour.

 

On voit d’ores et déjà qu’en termes de « dépassement de la forme parti », on a fait mieux. Objectif de prise du pouvoir, création de structures locales et d’une assemblée interne, élaboration collective (du moins sur le papier) d’une pensée organique… c’est exactement la définition d’un parti, fut-ce un parti prévu pour une seule échéance.

 

Mais d’un parti en l’occurrence tribunitien, fondé autour d’une personne. D’une personne qui garde le contrôle de sa candidature, de ses déclarations, du tri des propositions programmatiques. Et qui fait de ses militants une écurie polarisée sur un individu, dont ils doivent assumer les propos et les inévitables dérapages (personne n’est parfait), dérapages d’autant plus inévitables que la solitude au pouvoir (fut-il le pouvoir sur un parti) est un poison pour la raison.

 Discours Performatif

Ce qu’on nous propose en terme de dépassement de la forme parti est donc… un parti, un parti de plus tributaire en dernier recours des ambitions, de la pensée et même de la santé d’un seul homme, qui se veut en tribune face au « peuple », un « peuple » fédéré par un discours performatif autour de signifiants symboliques plutôt creux que clairement définis (la « Patrie », l’ «insoumission » , le « peuple » lui-même…)

 

En dépit des nobles intentions de cette « mise au service » d’un tribun, il y a là un appauvrissement du statut de sujet politique pour les militants, et un pari téméraire quant à la réussite à aller chercher les abstentionnistes en s’appuyant sur une figure, qui serait seule mise en avant. C’est un choix.

 

Alors, comme je disais plus haut, que faire ?

 

Pour reprendre le propos d’un article récemment publié, face au système, et donc au capitalisme, vous n’avez que quatre options. L’anéantir en un « grand soir » (cela ne semble pas à l’ordre du jour), le contraindre peu à peu démocratiquement (c’est là tout l’objet de la gauche de gauche institutionnelle), le fuir (avec le risque de le laisser croître) ou l’éroder, par l’implantation dans ses fissures de pratiques et de pensées concurrentes.

 Éroder le capitalisme

Cette dernière option, c’est celle qui vise à montrer concrètement, ici et maintenant, qu’il y a d’autres manières de vivre, de produire, de partager au niveau local et en toute autonomie. C’est celle qu’on retrouve dans l’approche par la gestion des communs, dans la production P2P, dans la culture de la gratuité, du bien vivre et d’un certain socialisme gourmand. Elle s’attaque à l’aliénation, qui nous a rendu étranger à notre propre milieu de vie et à nos pratiques quotidiennes (travail, consommation, culture…), qui nous a morcelés et nous a soumis à une fausse absence d’alternative, en nous privant de nos savoir-faire et de notre contrôle sur nos vies individuelles et sociales. Lutter contre cette aliénation tient d’une forme de bataille culturelle sur de nombreux fronts. Qui a pour but de proposer un contre-modèle qui finirait par concurrencer l’ancien.

 

Mais cette bataille d’érosion, elle est d’autant plus difficile à mener que le système est fort. Si vous êtes paupérisés, enchainés au travail,, il est difficile de trouver le temps et les ressources nécessaires à la participation à des projets alternatifs… de plus, le capitalisme débridé a montré sa capacité à écraser toute alternative, par la force ou la récupération.

 

Il faut donc allier cette bataille culturelle de long cours à la seconde option, au combat « par le haut » pour un système plus juste. Tout en gardant en tête que convaincre les gens de voter pour vous, cela implique de leur montrer des alternatives ici et maintenant et non des lendemains qui chantent dans les limbes d’une théorie. A ceux qui douteraient de la pertinence de ce champ de bataille plus local et sectoriel, je demande de considérer par exemple les efforts fructueux quoiqu’on en pense que fit le PCF pendant les trois décennies de son hégémonie à gauche, hégémonie qu’il a appuyée sur sa présence dans l’ensemble des secteurs qui font le quotidien d’une personne et qui « changent sa vie » (la Culture, la politique locale, le sport, l’information…)

  Bataille sur deux fronts

Il nous faut donc rester dans le jeu politique (et donc, oui, faute de mieux pour le moment, rejoindre ou fonder un parti, afin de pouvoir espérer faire appliquer la politique que l’on souhaite, fut-ce au niveau local) et dans le même temps, cultiver et investir les alternatives et la bataille culturelle (qui prendra un peu plus de temps qu’une année de plateaux télés et d’écoutes collectives du leader). Prendre ou garder sa carte ET rejoindre les initiatives coopératives qui ne manquent pas. Combattre l’exploitation ET l’aliénation. « être le changement que l’on veut voir » ET « voir le changement que l’on veut être ».

 

Cela, cette bataille sur deux fronts, prendra du temps et de l’énergie. Cela sera moins facile que de fuir tout contact avec la politique ou à l’inverse de confier l’agenda de notre émancipation à une campagne unique pour un unique candidat, et, dans les deux cas, de s’illusionner du seul discours performatif.

 

Mais j’ai la faiblesse de croire que le changement profond qui en découlerait fait que cela en vaut la peine.

 

 

Addendum du 11 avril:

La récente déclaration de F.Lordon (40 mars 2016) demandant en somme que se formalisent depuis la #NuitDebout des propositions fortes, et notamment le rappel au retrait de la loi El Khomri, par un appel à la grève générale, est une excellente chose.

Quelque chose de plus pertinent que les deux propositions (« mouvement » centré sur quelques propositions et « Lien pour un front parapluie ») dont je parlais dans ce billet, quelque chose qui se situerait entre ces deux propositions, ou pltôt dans leur dépassement, tout en s’adressant au monde du travail.

Je n’avais pas imaginé cette solution, qui serait probablement plus intéressante à court et moyen terme, en vue notamment de premières victoires concrètes. Je n’en retire pas pour autant les deux autres pistes, parmi tant d’autres, dont je parlais dans ce billet. Elles demeurent, à mon sens, à étudier, pour que le mouvement joue à plus long terme son rôle de médiation et de lutte, concrète, contre le système qu’il veut combattre.

Chapeau, Lordon.

 

 

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Une réflexion au sujet de « Les Partis, la « Nuit debout » et les alternatives »

  1. Dominique Hasselmann

    Je ne vois pas trop ce qu’est ce JLM 2017 dont vous parlez (il y aurait un pb de communication ?).

    En revanche, pour le parti qui n’est pas un parti…, il semble que ce soit Macron qui tienne la corde avec son « En Marche » (EM…), « ni de gauche ni de droite » (ça fait bien de la part de quelqu’un qui est ministre du gouvernement actuel !), et qui se positionne déjà dans la course future…

    Lui, il tient debout, même le jour, quitte à jouer sans complexe contre son camp, fût-il (ou parce que justement) en déroute.

    Lénine, reviens, ils sont devenus fous !

    Répondre

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