Voile: leur universalisme contre le nôtre

Ce que nous apprennent toutes les controverses de ces derniers temps sur le voile, c’est que certains avancent toujours dans le débat en poussant devant eux un « universalisme » bien à eux. Le climat de peur dans lequel le pays baigne leur donne des ailes, et il ne passe pas une semaine sans son « printemps républicain » remonté comme un coucou face aux « communautarismes », sans ses sorties Badinteriennes sur le voile et la mode islamique, sans ses discours de Valls aiguillonnant de la petite musique habituelle les peurs de l’islam.

 

Alors ils avancent, sûrs de leur droit et de leur mission civilisatrice, nos Ferry du 21è siècle, éclairés de la franche lumière, universelle comme il se doit, des « valeurs » bien de chez nous. Et il ne semble pas convenir à ces Prométhées de JT que l’on pose simplement la question de la valeur de leurs valeurs, de leur caractère construit et social-historique et non tombant des cieux immaculés de l’Idée. Et du sous-texte étrangement stigmatisant qu’ils colportent sous couvert de ces fameuses « grandes valeurs ».

Le voile-de-l’-iZlam

Car ce qui semble obséder nos intellectuels de conseil d’administration et de plateau télé tient en quelques mots : les femmes voilées dans l’espace public. Et par femmes voilées, entendons nous bien, il ne s’agit ni des bonnes sœurs ni de filles à sympathique bandana se promenant sur les boulevards, non, il s’agit du voile-de-l’-iZlam. De lui seul, seul à mériter la leçon des valeurs dont on nous bassine les oreilles à longueur d’émissions.

 

Je ne note en effet pas de stigmatisation des cols romains, bandeaux sikhs et petits crucifix dans les tirades bien pensantes, non. Le voile iZlamique seul a l’honneur de ce soudain vœu d’émancipation des gens malgré eux.

 

Et au nom de quoi faudrait-il empêcher plus encore dans « l’espace public » le port de ce signe qui dérange visiblement tant ? Au nom de la laïcité, pardi.

 

La laïcité, pourtant, est le cadre politique définissant tout à la fois la liberté de conscience et de culte d’une part et la non-ingérence des Eglises de toutes sortes dans les affaires de l’Etat d’autre part. En interdisant par exemple aux fonctionnaires le port de signes religieux dans l’exercice de leurs fonctions, elle sanctuarise l’égalité d’accès au services publics. C’est une très bonne chose.

 

En vain chercherait-on, à l’exception des manifestations (type processions religieuses) pouvant troubler l’ordre public et du voile intégral condamné depuis cinq ans (mais pour raison de sécurité et non de laïcité), la notion d’Espace Public dans les restrictions que nous imposeraient les textes de loi portant sur la laïcité. Il n’y a pas de police textile de ce pays pour vous chercher des poux dans la tête si vous vous baladez en soutane, en hijab ou en béret basque, et c’est là aussi une très bonne chose, au regard notamment de nos libertés individuelles fondamentales.

Arguments

Mais il semble que l’expression vestimentaire puisse porter atteinte, si ce n’est à l’ordre public, au confort de certains. Alors écoutons leurs arguments.

 

Le voile, pour eux, est étrangement toujours objet de prosélytisme. Qu’importe qu’il ait, pour les premières concernées, des sens aussi diversifiés que celui d’un attachement spirituel, d’une assomption d’appartenance à un groupe religieux ou ethnique par ailleurs stigmatisé, d’un choix personnel, non. Le voile, pour ses pourfendeurs ici, ne porte pas cette polysémie et demeure ce truc contagieux porté uniquement sous la contrainte, qui dit « bonjour, je suis inférieure à l’homme. Faites comme moi. C’est mon choix pour montrer mon soutien aux politiques arriérées là-bas. Mais en fait non, j’ai pas le choix. C’est mon père/mon frère/mon mari qui m’y oblige(nt) ».

 

Il se trouve que dans ce pays, il y a effectivement des cas où le voile n’est pas choisi mais subi, par ordre explicite ou par injonction plus subtile. Des cas où, comme dans les années 90, le voile porté était aussi un message de soutien politique à des factions en guerres de l’autre côté de la méditerranées.

 

Mais le raisonnement dépeint à gros traits plus hauts se fonde sur le fait que ce seraient là les seuls sens que prendrait ce port du voile. En vain nous chercherions quelque étude quantitative qui pourrait le démontrer (croyez bien qu’on nous la brandirait chaque semaine dans les colonnes de Marianne si une telle étude existait).

La menace fantôme

A l’inverse, il ne s’agit surtout pas de se pencher sur les études sociologiques existantes au sujet des musulmans de France et qui témoignent d’une sécularisation (par définition moins ostentatoire que la femme voilée du coin) qui se caractérise par la montée en puissance des mariages « mixtes », la baisse de la pratique religieuse et de l’assistance au culte. En tout état de cause, personne ne semble s’intéresser, parmi ceux qui prétendent convertir les musulmans à la laïcité, aux opinions diversifiées de ces derniers.

Les mêmes qui passent leur temps à monter en épingle les atteintes supposées à leur vision de la laïcité ne prennent pas le temps d’étudier la complexité de la communauté qu’ils invectivent. Ce faisant, avec l’image simplissime de la femme voilée instrumentalisée, ils alimentent le fantasme d’une laïcité menacée par un groupe par ailleurs fortement stigmatisé. Ils fournissent une grille de lecture extrêmement simpliste et étayée par aucune enquête, qui ramène l’application pratique de leur « universalisme » à des mesures interdisant de fait des pratiques sociales, supposées univoques, qui les dérangent : le port du voile chez les accompagnatrice de sorties scolaires, les menus différenciés, le voile dans la rue…

Récupération

Comment voulez vous que cette vision très partiale de la laïcité ne donne pas lieu à des récupérations d’extrême-droite ? Comment peut on penser que les fachos en tout genre vont se priver d’utiliser l’arme commode d’un « universalisme » qui autorise la polysémie aux pratiques du groupe majoritaire mais maintient les musulmans dans une supposée univocité prélogique de demi-citoyens (comme au bon vieux temps, taquineront certains)?

 

Comment voulez vous que cette vision surplombante et monolithique soit susceptible de susciter une adhésion majoritaire de gens qu’elle prétend émanciper malgré eux, voir contre eux ?

 

Pour en revenir au sujet, puisque les cas de « voile subi », de « voile politisé de prosélyte islamiste » et de « voile de soumission patriarcale » existent (je le redis, parmi la multitude de sens que les femmes voilées donnent à cette pratique), combattons ces phénomènes, non pas avec la condescendance sûre d’elle qui fait du différent un tout autre, mais avec les outils politiques les plus émancipateurs qui soient : la défense de la liberté individuelle et l’éducation contre les dominations de genre (deux domaines particulièrement irrécupérables par l’extrême droite, soit dit en passant).

 

Rappeler nos droits individuels, en l’occurrence de se couvrir ou de ne pas se couvrir la tête, c’est rappeler que notre cadre politique en France est celui de la libre coexistence. N’en déplaise à ceux qui résument la France à un « Life Style Terrasse-saucisson-Charlie », ce qui définit politiquement la France, c’est cette liberté qu’elle offre à chacun d’être nonne ou libertin, Rabelais ou Calvin, paillard ou cul-béni (voir ici un excellent article à ce sujet, que je vous recommande). Et c’est cette liberté que l’on doit brandir en défense des victimes du voile subi, mais avec son corollaire d’acceptation de ce qui peut parfois déranger certains. Un pays où l’Etat ne tranche pas entre mini-jupe et voile est un pays où l’Etat laisse à chacun et avec une certaine indifférence le choix des chemins de son épanouissement. Cela me semble être un programme encore d’actualité que de rappeler, pour revenir à notre sujet, que les femmes notamment, ont le droit de se balader habillées comme elles le souhaitent.

Dominations

Rappeler ensuite, toujours contre le voile subi, la nécessaire éducation aux dominations de genre, c’est effectivement chercher dans nos gestes et opinions ceux qui relèvent de schémas d’assignation très puissants. Le Voile porté comme adhésion à la soumission patriarcale en fait probablement partie, mais il est loin d’être le seul, tant les Français-e-s de toutes origines subissent d’injonctions sourdes de ce système de domination. Il est temps de donner à l’éducation à ce thème toute la place qu’elle mérite, et je serais heureux que nos « universalistes » autoproclamés s’en soucient au moins autant que de leur croisade sous projecteurs.

 

Liberté et lutte contre la domination patriarcale. Voilà la double boussole que nous devons utiliser quand ce débat revient sur le tapis. Voilà notre universalisme, irrécupérablement émancipateur, contre le leur, singulièrement stigmatisant et récupéré.

 

PS : avant de rendre le clavier et de me taire sur ce sujet, dont les premières intéressées parleront de façon beaucoup plus légitime et éclairante, je poste ici l’émission « la grande table » qui m’a inspiré un grand nombre des réflexions notées plus haut. Y était invitée florence Rochefort, historienne des féminismes. Je vous en recommande l’écoute.

 

http://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/du-voile-des-femmes-et-de-la-liberte

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2 réflexions au sujet de « Voile: leur universalisme contre le nôtre »

  1. Mathias

    Ce problème est effectivement délicat. Je suis contre tout essentialisme qui ferait de la porteuse de voile, par nature, une victime à émanciper. Pourtant les Religions portent en elle un déterminisme, lui même profondément essentialiste : si je fais le choix du voile, je le fais au nom d’un texte qui me dit que je dois le faire car je suis Musulmane : c’est à la fois un choix et un non-choix, ou le choix d’un non-choix. De plus, ce choix n’est pas offert à beaucoup, à qui il est imposé. Mais il y a un abîme entre un hijab coloré et un niqab noir, et cet abîme est le message religieux qu’il sous-tend, proselyte, en progression, salafiste ou wahabite pour le second. Porter un regard généraliste sur le voile est stigmatisant, savoir discerner les forces, l’idéologie qui éventuellement l’impose ou le promeut, est à mon avis salutaire. En tout état de fait, et si la mini-jupe est le fruit d’évolutions contradictoires, un voile n’est pas une mini-jupe, car il n’y a rien de religieux dans la mini-jupe : il me parait donc étrange de les renvoyer dos à dos, comme si l’un valait l’autre.
    Liberté et lutte contre la domination patriarcale soit, à condition de savoir discerner les spécificités et les évolutions de chaque patriarcat, et de savoir discerner pour chacun le niveau de danger qu’il représente. La lutte aussi peut être spécifique, sans qu’on l’anesthésie automatiquement par l’anathème de la stigmatisation.

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    1. dareljedid Auteur de l’article

      Merci pour votre commentaire. Si je peux comprendre votre critique du fait religieux, les options métaphysiques relèvent du choix personnel de chacun, choix libre et garanti par les libertés de conscience et de culte. Je prends donc votre opinion avec tout le respect qu’on doit à une opinion. 😉

      Sur le fond, je maintiens qu’il existe de nombreuses injonctions patriarcales qui touchent tout le monde, y compris dans les milieux sécularisés.Et je ne voudrais pas qu’on les oublie pour ne garder que la stigmatisation du fait religieux (je me doute que ce n’est pas ce que vous souhaitez. Eux, par contre…).
      Encore un grand merci pour votre commentaire, et à bientôt j’espère.

      Répondre

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