A l’échelle de l’Europe

C’est d’une Europe vieillissante, une Europe qui s’est passée elle même les menottes (menottes néanmoins «en plastique », pour reprendre l’image de J.Généreux) de l’austérité et de l’absence de démocratie, que je vous écris et que vous me lisez probablement. D’une Union Européenne formidablement puissante, et tout aussi formidablement absente des débats politiques ici comme des clameurs des places occupées.

Alors que sa bureaucratie, appuyée par les exécutifs nationaux, se donne les moyens d’une politique ordo-libérale, alors que c’est justement dans ses arcanes si peu transparentes et démocratiques que se jouent des éléments parmi les plus essentiels pour notre existence , il semble que la gauche se soit résignée à trois options : le fatalisme devant la tâche à accomplir, la défiance et la stratégie de l’abandon de poste, par un repli sur l’Etat Nation, ou l’indifférence, comme en témoignent par exemple les scores impressionnants de l’abstention, y compris dans notre camp.

Pourtant.

Pourtant, une grande tension se fait jour entre la demande, partout en Europe, de démocratie, de justice sociale et de défense du bien commun d’une part, et le double risque, à très court terme, que nous feraient courir les deux scénarii catastrophe qu’on laisserait se dérouler si nous faisions le choix de l’attentisme : celui de politiques ultralibérales décidées en toute opacité et nous menant droit dans le mur, et celui du repli nationaliste concomitant aux crises terribles qu’impliqueraient un retrait sec des instances de l’union.

Écueils

Les signaux heureux partout en Europe d’une volonté de reprise en main de leur destin par les citoyens eux mêmes resteront lettres mortes si nos luttes ne deviennent pas conscientes de leur nécessaire articulation et de leur tout aussi nécessaire organisation minimale pour mettre les mains dans le cambouis là où le rapport de force se joue aussi. Cette organisation et coordination sont seules à même de faire face aux écueils cités plus haut, écueils d’échelle continentale.

Pourquoi ? Parce que ce que nous apprend l’histoire récente des mouvements d’émancipation populaire sur le continent, c’est qu’isolés ou sans chemin politique, ils se font bouffer tout cru. Une victoire dans un seul pays, comme celle de Syriza est mise à terre par le front très cohérent de ses créanciers. Un foisonnement de rassemblements donne une agora à la parole publique, mais sans objectifs politiques et sans montrer sa multiplicité de théâtres sur l’étendue la plus vaste, il perd de sa force.

N’en déplaise aux plus eurosceptiques parmi nous, le cadre national ne dispose pas, aucune pensée magique n’y fait, d’un monopole de pertinence comme lieu de décision politique, et encore moins comme lieu par excellence du progrès social (je ramène les nostalgiques de l’époque de l’Etat tout puissant à ses errances antisociales, impérialistes et inhumaines qu’aucun organe transnational n’était alors susceptible d’imposer ; je les ramène à l’état des forces en présence dans notre pays, qui ne garantit en rien que c’est par la gauche que se solderait une sortie du pays de le scène européenne en vue d’un repli sur l’Etat-nation). C’est à tous les échelons qu’il nous faut tenter d’agir si nous voulons changer les choses, avec le pragmatisme de ceux qui héritent d’une situation regrettable mais qui feront tout, a fortiori vue l’urgence de la situation, pour faire pencher les choses dans le sens de l’intérêt général, plutôt que de stationner dans l’attente d’un très hypothétique succès qui nous donnerait la majorité dans un seul pays.

Trois échelles

Convenons que si c’est aux trois échelles, locale, nationale et continentale que se tiennent les obstacles et dangers pour nos libertés, pour la démocratie, pour la justice sociale et pour le bien commun, c’est aussi à ces trois échelles que nous pouvons trouver de précieuses solidarités et que ce tiennent, en puissance ou existants, les bastions à bâtir et tenir ensemble pour nos droits et pour l’intérêt général. C’est à ces trois échelons que se jouent les enjeux de notre souveraineté populaire.

Le cadre local est celui des contraintes fortes sur le « milieu de vie », sur le quotidien atomisé où l’autonomie du sujet est arraisonnée par le système et par son idéologie. Il demeure celui de la bataille idéologique et culturelle à mener. Il permet, par des réalisations tout à fait concrètes (occupation de sites, de place ou d’entreprise, travail coopératif, hackerspaces, action politique d’échelle municipale…) de montrer à tous, et en premier lieu à ceux qui y participent, que le partage, l’action commune et la coopération ne sont pas dans les limbes de lendemains qui chantent, mais à vivre dès ici, dès maintenant. Et c’est comme cela, avec le gout de la praxis pour les marxistes, avec la certitude que « le royaume est en nous » pour d’autres traditions, que l’on (se) passera le mieux le message d’un changement possible.

L’échelle nationale, qui perd peu à peu son caractère de cadre par excellence et central de l’expression des rapports de force, est celle du « Spectacle » permanent d’une politique institutionnelle tournant à vide, est celle enfin où les pouvoirs actuels jouent dangereusement du double danger d’une part de l’anéantissement de la souveraineté populaire au prétexte hypocrite d’un « Bruxelles à dit» , d’un « état d’urgence » étendu frôlant l’auto-hypnose ou d’injonctions du Capital, et d’autre part du repli nationaliste que nos gouvernants prétendent éteindre alors qu’ils « combattent » l’incendie avec une pompe à essence. Cette échelle est pourtant aussi le cadre de luttes sociales puissantes, avec des leviers de mobilisation encore tout à fait à même de peser sur l’exécutif (1995, CPE, non de 2005, et, pourquoi pas, Loi El Khomri…), le cadre aussi de campagnes politiques qui continuent de susciter l’engouement et la mobilisation, fut-ce d’une partie hélas encore trop restreinte de la population.

Le cadre de l’union européenne est, lui, celui d’une domination sourde et verticale, excluante et vécue au travers d’injonctions bureaucratiques touchant de nombreux aspects de la vie des citoyens. Une « main droite » du pouvoir d’autant plus forte que les décisions y sont prises de façon opaque, sans transparence, sans avoir à en répondre dans les faits devant des représentants du peuple. Ainsi, par exemple, la BCE est elle « indépendante » du parlement européen et n’a pour mandat que la stabilité des prix, là où une politique monétaire, cruciale, devrait pour le moins faire l’objet de choix orientés par des représentants élus du peuple. Ainsi les règlements et directives européennes qui influent considérablement sur les agents économiques du continent semblent-ils parfois tombés du ciel, sans cohérence avec la volonté et le vécu des producteurs/consommateurs que nous sommes.

Solidarités

Mais l’échelle continentale est aussi celle de solidarités en puissance, encore jamais ou trop peu mises en œuvre par les simples citoyens que nous sommes, qui devraient s’en saisir. De solidarités au delà des partis et des pays, qui pourraient, par exemple, fédérer des luttes politiques pour de nouveaux socles sociaux : baisser la durée maximale de temps de travail en Europe, instaurer un salaire minimum européen, proposer l’instauration d’une rémunération de tous les citoyens, sur la base du salaire à vie ou du revenu de base… de nouveaux fondements en vue du bien commun: statut des communs, transition écologique effective, protection des migrants…De solidarités entre les voix qui, convaincues qu’une atteinte à l’un est une atteinte à tous, se rendraient compte de la communauté de destin qui nous lie. C’est cette solidarité qui a manqué, par exemple, quand le peuple grec affrontait seul la troïka. C’est cette solidarité dans les faits qui ne doit pas nous faire défaut face au double écueil dont je parlais, celui d’un ultra-libéralisme qui nous livre toujours plus aux mains du Capital et celui d’un repli nationaliste auquel il faudra s’opposer avec nos forces unies.

Ces échelles, locale, nationale et continentale, ne s’opposent pas. On doit les combiner sans cesse dans notre combat politique. Dans les trois, il nous faut imposer la souveraineté populaire contre celle des grands trusts et d’une bureaucratie à son service. Dans les trois, il faut répondre à ceux qui nous imposent leur agenda politique en se masquant derrière une posture gestionnaire. Dans les trois, il faut lutter pour pouvoir écrire ensemble une règle du jeu qui sanctuarise les garanties de notre vie de citoyen.

Le mouvement pour la démocratie en Europe (DiEM25) est de ceux qui proposent, avec un certain « optimisme de l’action », d’agir dès maintenant, à l’échelle paneuropéenne. Sur la transparence, tout d’abord, parce qu’ aucune avancée ne sera possible tant que les choses se décideront hors d’institutions transparentes. Mais aussi sur tous les fronts de la démocratisation réelle et du bien commun, (avec entre autres une proposition de constituante européenne pour l’horizon 2025) et ce dans une course de vitesse déjà lancée, par ceux qui continuent de foncer dans le mur des politiques ultra-libérales en klaxonnant, et par ceux qui attendent ou suscitent l’implosion de l’Union pour y bâtir, sur la rancœur qu’entretiendrait la crise aggravée qui s’ensuivrait, leur empire de la haine nationaliste. Nous pouvons regretter, et c’est mon cas, que l’Union ait été construite telle qu’elle le fut. Mais nous pouvons dès maintenant tout faire pour ne pas regretter plus tard que rien ne se soit opposé aux forces destructrices qui œuvrent à son anéantissement en même temps qu’à notre asservissement.

Nous pouvons, nous devons, faire en sorte que cette lutte se structure et s’élargisse au coeur de l’espace européen, en communication permanente avec nos combats aux autres échelles.

Que pas un fer ne manque à notre lutte pour la démocratie et pour le bien commun. Qu’aucune des trois échelles ne soit négligée quand il s’agit pour nous d’avancer vers plus de justice, plus de démocratie et plus de fraternité entre nous tous.

Car, viscéralement optimistes,  nous gardons au cœur ces paroles de l’hymne de nos voisins Tunisiens, hymne qui retentit aux premiers jours de ce printemps qui s’est répandu jusque sur les places de la vieille Europe:

« Lorsqu’un jour, le peuple aspire à vivre,

Le destin se doit de répondre!

Les ténèbres se dissiperont !

Et les chaînes se briseront ! »

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