Tribune: L’accueil des migrants, un défi démocratique européen

La non-réponse de l’Europe face à la crise des réfugiés et migrants est un échec politique et moral. Avec certains de mes amis, nous constatons avec amertume combien la façon avec laquelle les migrants sont traités sur le continent est à la fois une conséquence, un symptôme et un facteur d’accélération de notre désunion européenne.

Alors que le mouvement pour la démocratie européenne DiEM25 tiendra assemblée à Vienne ce jeudi 5 mai 2016 sur ce thème des migrants, nous avons, avec l’ami Ulf Clerwall, publié en notre nom la tribune qui suit (initialement publiée sur le blog Mediapart d’Ulf), pour analyser cette situation et évoquer des perspectives à l’échelle continentale:

 

Face au défi humanitaire que représente l’arrivée de réfugiés à ses portes, l’Union européenne est en pleine désintégration et se montre incapable de mener une politique en ligne avec les valeurs censés nous unir. Pourtant les solutions existent, des solutions qui nous permettraient de dépasser cette désunion en investissant conjointement pour une réponse à la hauteur d’ enjeu démocratique.

Selon les estimations de l’UNHCR (Haut Commissariat aux Réfugiés), il y a actuellement environ 60 millions de personnes réfugiées et déplacées dans le monde. Sur ces 60 millions de personnes, une part grandissante se trouve actuellement aux frontières immédiates de l’Union Européenne, dont 17 millions pour le Moyen Orient et l’Afrique du Nord. Le nombre de personnes visant à atteindre l’Europe ne pourra que s’accroitre, à mesure que les conditions dans les lieux de départ et dans les lieux et pays de transit et d’accueil immédiat se détériorent. En dépit des dangers qui se présentent sur leur chemin, l’exploitation par les trafiquants et passeurs, les intempéries et risques de naufrage en Méditerranée, et les « signaux » hostiles que les politiques Européens et nationaux essaient d’envoyer, les réfugiés ne rebrousseront pas chemin. La « pression migratoire » (sic) ne diminuera pas. Le nombre de réfugiés et déplacés qui s’orientent vers l’UE ne fera qu’augmenter court et moyen terme : au delà des conflits régionaux se trouve en effet une tendance lourde, celle de la diminutions structurelle des opportunités économiques, la dégradation des conditions sociales, politiques et environnementales de certains régions, notamment sur les versants orientaux et méridionaux de la méditerranée. A ceci s’ajoutent les effets précurseurs du changement climatique, élément influant parmi d’autres sur les causes des conflits au moyen-orient, notamment en Syrie, et source de déplacements internes de la population.

Aujourd’hui, les actions utiles, immédiates et pertinentes face à la crise des réfugiés sont, de fait, assurées par les citoyens, associations et collectivités qui se mobilisent, des côtes aux villes, des routes au camps, sur tout le continent pour un accueil de ceux que la misère et la guerre ont poussés à l’exil. Dans le même temps, nos institutions, nationales et européennes, mettent en œuvre des politiques indignes, cyniques et démagogiques d’enfermement, de refoulement et de gestion sous-traitée des « flux » et « volumes » de réfugiés et déplacés, politiques qui portent le sceau de notre désunion croissante.

Violation du droit, violation de nos valeurs

Dans l’incapacité de prévoir la crise et de s’entendre avec la Grèce sur la gestion des camps qui s’y trouvent d’ores et déjà, les exécutifs européens ont passé l’indigne accord UE-Ankara du 18 mars 2016. Un accord qui, portant sur le renvoi des migrants vers la Turquie en contrepartie de ressources pécuniaires et d’allégements des conditions de visa, relève du même registre que celui des déplacements humains subis qu’il est censé dissuader. Un accord qui va à l’encontre tout à la fois du droit international et des valeurs partagées qui fondent notre sentiment d’appartenance à un espace politique commun portant des valeurs démocratiques. Un accord qui, pour être efficace dans les faits, requerrait la violation directe de la Directive d’application du 26 juin 2013, dans laquelle il est convenu « d’œu­vrer à la mise en place d’un régime d’asile européen commun, fondé sur l’application intégrale et globale de la convention de Genève relative au statut des réfugiés du 28 juillet 1951 » alors qu’il déplace de force des personnes vers un pays n’offrant pas pleinement ces garanties de protection propres à la convention de 1951 sur le statut des réfugiés.

Dans ce pays même, à Calais, les migrants de la « jungle » sont empêchés tout à la fois de s’établir en France et se rendre au Royaume-Uni, et se voient de fait privés de droits élémentaires. Dans des conditions de vie indignes, la tragédie n’est qu’accrue par la destruction aveugle des installations des migrants. L’absence d’une véritable politique d’accueil coordonnée y empêche la réunification des familles de part et d’autre de la Manche. Des mineurs non accompagnés s’y trouvent sans aucune protection ni prise en charge, comme l’a récemment souligné le défenseur des Droits. Les femmes y sont régulièrement soumises aux violences et à l’exploitation sexuelles, comme c’est hélas le cas sur toute la chaine de la traite des migrants.

Sur le fond, la situation illustre la faillite des pouvoirs publics sur le continent. Elle illustre aussi comment des années de politiques d’austérité, de déclassement du secteur public et d’introduction forcée des mécanismes de marché nous ont divisés et rendus incapables de répondre de façon cohérente aux urgences qui se présentent et qui continueront inexorablement à se présenter en Europe. En lieu et place de réponses adéquates, qu’on attend en phase avec le droit d’asile et des principes et valeurs que nous portons, les politiques publiques en Europe nous présentent des non-solutions évidentes dans le traitement des migrants, des non-solutions corrosives pour notre état de droit. Corrosives et révélatrices, en fin de compte, de notre illusion de partager un espace politique démocratique et respectueux des droits de tous les citoyens. Rappelons-le : le traitement aujourd’hui réservé aux migrants venus de l’extérieur de l’Union Européenne pourrait être demain, comme il le fut dans notre histoire, le traitement des migrants internes, déplacés par la diminution des perspectives économiques dans le sillage de notre stagnation économique séculaire.

Les citoyens européens sont en droit d’attendre de leurs instances de décision une réponse coordonnée, digne et à la hauteur de cette urgence humanitaire. Au lieu de cela, ils voient l’Union Européenne se désagréger et s’empêcher de ce fait de définir une politique à la fois à l’échelle de la situation et en ligne avec nos valeurs démocratiques. C’est l’option démagogique du repli isolationniste, celle portée par un discours inepte de « signal fort aux réfugiés » teinté de nationalisme, qui se voit dans les faits appliquée, accélérant cette désagrégation.

Accueil et intégration: Pour une réponse européenne digne et coordonnée

Sur le fond de cette question, il est impératif que l’UE dans son ensemble investisse dans la création des capacités d’accueil des réfugiés et migrants, à la hauteur du défi humain que la situation impose.

En premier lieu, ceci implique la création d’une capacité de protection immédiate des populations déplacées par les conflits, dans des conditions qui sauvegardent leur dignité. Ceci commence, à court terme et aux frontières de l’Union, par la mise en œuvre d’un dispositif collaboratif de premier accueil, et par l’application compétente du droit d’asile pour ceux qui le demandent, ce qui passe, entre autres, par la mise à disposition de conseil et d’information juridiques immédiats afin de rendre effectif ce recours. Il ne s’agit, par ces outils mobilisés, que de rendre effective l’application du régime d’asile commun de la Directive du 26 juin 2013, doté des moyens adéquats et garantissant l’égalité devant la loi des personnes qui cherchent à rejoindre le territoire de l’Union Européenne.

Deuxièmement, il faut investir, sur le moyen terme et en interne, dans des moyens concrets d’intégrer les personnes dont le retour dans des conditions humaines et sûres ne peut plus être assuré. Cela comprend le fait d’octroyer des titres de séjour de long terme et l’octroi effectif du droit au travail pour ces personnes, y compris, pour ceux qui les souhaitent, la possibilité d’acquérir la citoyenneté du pays d’accueil. En bref, l’impératif aujourd’hui est d’investir dans des politiques publiques européennes d’accueil et d’intégration, face à un enjeu humain qui marque notre époque.

Nous pensons, enfin et par ailleurs, que la communauté de destin de fait entre les réfugiés et les citoyens européens serait d’autant mieux comprise et rendue effective si ces actions faisaient partie d’une politique plus générale d’investissements d’avenir, à rebours de l’austérité qui nous est imposée, une politique qui profiterait à tous ceux qui vivent sur le territoire de l’Union. Il est plus que temps de cesser de nous bercer de l’illusion d’une Europe Forteresse, d’une Europe qui se penserait en fin de l’Histoire, abritée derrière ses frontières administratives des transformations violentes présentes et à venir qui secouent le monde. Cette illusion n’est et ne sera que porteuse de notre échec. Il convient au contraire d’élaborer conjointement les réponses au défi humanitaire ainsi qu’à notre souci de mieux vivre ensemble, des réponses qui contribueraient à nous définir nous, en tant qu’Européens.

« Le Devoir de l’Europe envers les réfugiés, le devoir de l’Europe envers elle-même » – DiEM25

Nous, qui participons au Mouvement pour la Démocratie en Europe (DiEM25), appelons à une politique ambitieuse d’accueil des réfugiés, d’échelles nationale et continentale, à même de répondre à la tragédie qui touche les migrants qui rejoignent où tentent de rejoindre le territoire de l’Union Européenne. A rebours de l’esprit de défiance et de la ligne politique austéritaire qui nous divisent toujours plus, le mouvement DiEM25 se fixe pour cap l’irruption de la démocratie, afin que nous, peuples européens, puissions reprendre le contrôle effectif d’une Europe que nous voulons solidaire et unie, une Europe, selon les termes même de notre manifeste, « ouverte, réceptives aux idées, aux peuples et aux inspirations venant du monde entier, qui considère les barrières et les frontières comme des signes de faiblesse, répandant l’insécurité au nom de la sécurité ».

Et c’est dans cet esprit, et avec cette exigence que nous partageons, que le mouvement paneuropéen DiEM25 tiendra jeudi 5 mai 2016 à Vienne son assemblée sous le titre « Le Devoir de l’Europe envers les réfugiés, le devoir de l’Europe envers elle-même », afin de se confronter à la réponse catastrophique de l’UE face à la crise des réfugiés, une crise humanitaire devenue de symptôme de la désintégration de l’Europe.

Ulf Clerwall et Alexis Vilanova, membres du Diem25 France

 

 

image: visuel DiEM25 de l’assemblée de Vienne.NB: le texte qui précède n’engage que ces deux auteurs, membres du DiEM25 mais qui s’expriment en leurs noms propres.

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