J’ai quitté le parti

Voilà. Après cinq ans au PG, j’ai pris un peu de recul avec l’organisation. Des désaccords profonds ne me permettent plus de rester dans un mouvement, qui compte par ailleurs de nombreux militant-e-s d’une grande valeur.

Je publie ici ma lettre de démission, afin que soient écrits, une bonne fois pour toute, ces désaccords. Et je souhaite bonne route à mes camarades.

Chers camarades,

Depuis plus d’un an je suis en désaccord sur la stratégie de notre parti, son organisation interne, et sur le choix de ses objectifs à moyen terme. Je compte m’en expliquer de la façon la plus sereine qui soit. Et en tirer les conséquences qui s’imposent.

Militant au PG depuis 2011, j’ai rejoint à l’époque une force bouillonnante qui se présentait comme un véritable parti creuset, proposant une alternative à gauche à la dérive sociale libérale entamée chez les socialistes. J’ai participé aux travaux d’un certain nombre de commissions, dont celle pour la sixième république, qui constitua un temps un beau laboratoire militant d’idées.

J’ai énormément appris au parti de gauche. La formation mutuelle théorique et pratique des militants est un des axes forts de ce dernier, et une de ses réussites indéniables.

Mais que s’est-il passé ?

Après la belle réussite de 2012, nous avons changé à plusieurs reprises de stratégie. Cheville ouvrière du Front de Gauche, puis ayant-droits de la victoire de la gauche, puis opposition de gauche, puis donnant toute priorité à la 6ème république mais via le M6R, puis force d’appoint d’une campagne tribunitienne « hors parti » au service de la « France insoumise »… en cinq ans, nos considérations stratégiques ont changé une bonne demi-douzaine de fois. Tout comme les éléments de langage : du socialisme au « peuple contre l’oligarchie », de « à gauche » à « l’heure du peuple » pour notre journal interne, de la révolution citoyenne à la « souveraineté nationale » passée en force dans les textes du congrès 2015…

Je ne me retrouve pas dans ces changements de ligne. Je ne me retrouve pas dans une formation qui s’appelle « parti de gauche » et qui concrètement met toutes ses forces une campagne 2017 ultra-personnifiée où ces deux références, « le parti » et « la gauche » sont masquées au profit d’une confusion tribunitienne autour de concepts supposés attrape-tout (« la patrie », « le peuple », « l’insoumission »…).

Je ne me retrouve pas dans un parti qui demeure une des seules forces de gauche à n’avoir qu’une seule ligne, sans courants, sans tendances et donc, soyons clairs, sans moyens effectifs de débat interne. Je sais bien que pour certains, les débats internes sont à négliger au profit du combat pour la cause. Et que les courants sont, bien trop souvent, dans les partis, la cavalerie mise au service d’ambitions personnelles. Seulement voilà : je ne suis pas sûr qu’un parti traitant ainsi le débat interne devienne miraculeusement une force de promotion de la démocratie une fois au pouvoir. Et, si les écuries des courants n’ont pas chez nous servi d’assise à la course aux ambitions personnelles, notre parti est toujours au service de la même personne. Je pense par ailleurs qu’il est inutile ici de développer d’avantage sur l’étrange procès en « fractionnisme » qui fit couler beaucoup d’encre au début de cette année, et qu’on a parfois résumé à un conflit entre une direction et une mouvance, alors qu’il témoignait à plein d’une dérive dans le champ de la démocratie interne.

Je ne me retrouve pas, sur les aspects internationaux, dans un parti qui s’est considérablement durci dans des positions « campistes » (tout ce qui s’oppose à l’influence américaine serait bon à prendre) qui se sont muées progressivement en alignement tacite sur la politique de Moscou. L’assassinat de Nemtsov en 2015 a ainsi donné lieu à un billet de blog faisant office de communiqué (modalité signifiante) pour le moins regrettable. Le soutien sans aucun recul critique à la politique étrangère Russe de l’annexion de la Crimée (on a beau jeu d’invoquer sur d’autres dossiers l’esprit Westphalien et nos regrets du « précédent du Kosovo » après un tel soutien partisan à une aventure impériale de ce calibre), l’accompagnement enthousiaste, jusque sur les médias de propagande russe, donné au concert de louanges pour l’intervention Russe en Syrie, le silence honteux face aux crimes de guerre répétés de l’armée de Poutine dans ce même pays, tout cela témoigne d’une étrange cécité. De celle qui ne verrait pas, par exemple, que l’armée russe a été engagée, et avec quelle force depuis la prise de pouvoir de Poutine, dans des conflits régionaux proprement impérialistes.

Je ne me retrouve pas dans l’étrange position que nous avons tenue sur le dossier Syrien, à la manière avec laquelle nous avons tacitement requalifié Assad comme (improbable) levier pour la paix alors qu’il est le principal bourreau de son propre peuple. Cette communication du demi-mot, prétendant lire un conflit sous ses seuls aspects géopolitiques (ce ne serait « qu’une histoire de pipe-line », le peuple syrien en lutte depuis 2011 appréciera), éludant toute question sur Assad (« l’ennemi, c’est bien DAECH, non ? » répondait Jean-Luc quand on parlait des crimes du régime sur un plateau télé) me pose un cas de conscience politique et moral.

Non, je ne me reconnais plus dans un parti qui a accompagné ce changement de vision politique internationale, au mépris, pour le plus évident, de nos camarades dans les pays concernés. Au mépris aussi de notre héritage internationaliste et socialiste.

Ce n’est pas faute d’avoir essayé, en commission, de faire bouger les choses. Ce n’est pas faute d’avoir pesé avec quelques camarades sur le texte d’orientation politique du congrès 2015 dans ce sens. Hélas, tout ceci fut vain.

Je passe pudiquement sur l’épisode du livre de Jean-Luc « Les harengs de Bismarck », qui constitua une forme d’essentialisation dans l’analyse d’une politique européenne des plus « lutte des classes », certes sous leadership allemand, mais où le capital Français a été totalement partie prenante d’une domination écrasante de nos vies par la Finance. Dont acte : le petit brûlot est maintenant reconnu comme « pamphlet » par son auteur, ce qui permet d’y dire à peu près ce que l’on veut sans en accepter une critique politique.

Ces points aussi divers (changements erratiques de stratégie, personnalisation, refus d’un débat de fond sur la démocratie interne, effacement des références de gauche, écho surdimensionné donné à la présidentielle, dérive campiste…) ont une source principale : la production idéologique du discours et la prise de pouvoir effective (qui sont, soit dit en passant, les deux missions d’un parti) sont dans les faits confiées à un homme seul et à son entourage, son cabinet. Or, la solitude est un poison pour la raison. Sans vis-à-vis dialectique interne, sans débat de fond, le meilleur d’entre nous (et Jean-Luc a toutes les qualités pour ce titre) est livré à sa démesure. La destinée d’un mouvement se trouve ainsi organiquement liée à sa seule personne, avec les risques les plus grands, pratiques comme idéologiques.

Je sais que formellement Jean-Luc n’est plus coprésident du parti. Mais il faudrait être de bien mauvaise foi pour ne pas reconnaître le magistère total qu’il garde sur le parti, ses objectifs, son organisation et ses échéances. Notre parti est bien la machine de guerre d’un seul homme, chose en contradiction totale avec notre héritage (« ni tribun », dit la chanson), notre capacité à demeurer une force vivante et avec la pérennité de notre combat pour changer l’ordre des choses.

Voilà, camarades. Voilà pourquoi, avec tout le respect pour les personnes engagées dans le parti et qui m’ont tant appris, avec un même respect pour la personne de Jean-Luc, qui demeure une figure importante de mon parcours politique malgré mes derniers désaccords, voilà pourquoi je démissionne du parti de gauche.

Certain de vous retrouver dans les luttes, et, qui sait, sous d’autres horizons militants, vous remerciant chaleureusement, je vous envoie mes salutations fraternelles.

 

Alexis

 

 

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