la Patrie et la Mort

Il y a trois mois encore, Jean-Luc Mélenchon se fendait d’une réaction aux propos de Marine Le Pen sur la non-responsabilité supposée de la France dans la rafle du Vel’ d’Hiv’. Toute attelée à sa tâche de blanchir notre pays et de raviver la flamme patriotique, l’héritière était secondée par F.Philippot qui récitait la doxa d’une France qui n’était pas à Vichy, mais à Londres, récit national en vigueur de 45 au discours de Jacques Chirac de 95. Car ce dernier discours, celui du Vel d’Hiv’, fut bien le premier du genre à nous inviter à «Ne rien occulter des heures sombres de notre Histoire » et à  évoquer explicitement, par la bouche du Président lui même, une France « accomplissant l’irréparable », et la dette que « nous » conservons à l’égard des victimes.

Jean-Luc Mélenchon avait en avril dernier rapidement réagi à la sortie de la candidate Frontiste, et avec une grande intelligence. Il avait rappelé le caractère blessant de cette saillie, ainsi que l’implication (très pro-active) de l’appareil d’État dans les rafles pendant l’occupation, la lente évolution des discours présidentiels au sujet de cette douloureuse période, et avait conclu par un très républicain « La République française n’est pas coupable, mais la France l’est ».

Retournement

Et voici que le même homme, trois mois plus tard, revient vertement sur ses déclarations d’alors. Dans un billet de son blog, le voici revenu aux ambiguïtés qu’il avait enterrées en avril. Il évoque une vision républicaine de l’histoire, (la sienne?), pour laquelle « la France était à Londres », ranimant ainsi la théorie de la « parenthèse » Vichyste qui ne saurait salir la grandeur de la France. Et de conclure, désormais, « non, non, Vichy, ce n’est pas la France ! ».

DFB01EbXoAExVBy.jpg largeextrait du blog de JLM

Au-delà du légitime débat historique sur la responsabilité de l’administration Française, sur l’opinion en cours à cette époque quant à la collaboration et sur la popularité plus générale de Pétain auprès des Français, il y a quelques éléments très instructifs quant au discours politique que le leader des insoumis essaye de déployer, quant à la lecture du monde qu’il propose et quant à une certaine idée qu’il se fait de la communication politique.

L’évidence tout d’abord. Comment en trois mois un leader politique du calibre de JLM est -il capable d’un tel retournement sur un dossier si classique ? S’il est une chose que maîtrisent les insoumis et a plus forte raison leur chef, c’est bien la communication et son timing. C’est l’art de mêler des propositions programmatiques sérieuses avec de petites phrases, des « pieds dans la porte », qui, sur le ton de la provocation, permettent d’engager le débat, et plus certainement encore, de prendre un peu la lumière. Le buzz est mené avec maestria, un jour à coups de pamphlet essentialisant sur l’Allemagne, un autre à gros bouillons de considérations sur le vin, le Qinoa, la mer, les avions de chasse ou l’histoire bolivarienne. L’avantage certain de la démarche est qu’elle permet, à peu de frais, de mettre en avant un candidat à coups de sorties qui seront oubliées dans les semaines qui suivront. Du maelstrom de déclarations de Jean-Luc sur à peu près tout, jusqu’à ses marottes et considérations très personnelles, il reste peu une fois la poussière retombée. C’est ainsi qu’on peut commodément dire tout sur Vichy en Avril et son contraire en Juillet, en espérant concilier par l’oubli ce qui ne peut l’être. Nous vivons là un Nième épisode de Com’pol’ misant sur nos mémoires supposées de poissons rouges, et je ne suis pas sûr que l’exercice ne devienne, à la longue, contre-productif.

Misère des « signifiants vides »

L’utilisation volontaire de grands concepts creux, remixés continûment à coups de confusion, en suite. Un matérialiste de formation comme l’est JLM sait parfaitement que les concepts sans réalité matérielle sont versatiles, volatiles et servent bien souvent plus les effets de manche que l’analyse d’une situation. C’est ainsi pourtant que « la France » (une idée, voir un affect) retrouve sporadiquement son équivalence avec La République (il confirme cette équivalence avec un régime dans ce billet de blog lui-même), avec « La nation » voir avec « le peuple » (un groupe humain donc) , avec « la Patrie (universelle, bien sûr) » (une appartenance), avec l’État (une institution). Et il convient de jongler, au gré de l’urgence médiatique, avec des mots volontairement ambigus, qui se veulent « les signifiant vides » auxquels se raccrochera le Peuple, ce grand enfant, en y mettant ce qu’il veut (je caricature à peine la ligne de stratégie Populiste assumée). Parce qu’au fond, et pour revenir au « Vichy n’est pas la France », qu’est ce que c’est que cette conception de la France dont on ne garderait que ses pages valorisantes dans cet essai de grand récit national en cours ? Qu’est ce que c’est que ce truc qui déménage à Londres dès que ça devient gênant ? A mon sens, l’histoire de France mérite mieux que cela. Quand on commence à évoquer « La » France et son Histoire, c’est avec un devoir critique d’inventaire qu’il faut le faire, sans angle mort. Parler de la France à Londres, pourquoi pas. Mais alors parler aussi de la France à Vichy, parler de la collaboration active et de ses soutiens réels, fussent-ils attentistes, dans l’opinion.

La manœuvre qui consiste à changer en cours de route la géométrie du concept «France » pour retomber sur ses pieds de patriotes pose la question de la définition du concept. Et le flou autour de sa délimitation, de sa définition fait partie du trait populiste plus général et volontairement pris dans l’utilisation des « signifiants vides » cités plus haut. Tout comme se voit bien le fait que cet exercice visant à mêler idéalisme et matérialisme montre vite ses faiblesses en terme de cohérence. Il repose sur la certitude assumée que les grands concepts, les fétiches brandis, participent tactiquement à la « fédération » souhaitée du peuple par le discours. Et je pense qu’il y a là tout à la fois une méprise et un mépris.

Car c’est considérer « les gens » comme des mineurs politiques que de croire qu’il suffira de leur présenter des concepts, équivalences et raisonnements aussi volatiles pour qu’ils s’unissent et prennent en main leur destinée politique. Qu’on peut souffler le chaud et le froid à trois mois d’intervalle en misant sur leur hypnose médiatique.

Nous méritons mieux que les enchantements cathodiques et les tours de passe-passe sémantiques sur plateau ou sur écran. Nous méritons d’être pris pour ce que nous sommes, des êtres capables d’assumer la complexité et la contradiction, même douloureuses.

Nous méritons, en somme, d’être traités comme des adultes.

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Une réflexion au sujet de « la Patrie et la Mort »

  1. Renner Bros Inc.

    Excellent. Je n’avais pas su la volte-face décrite, mais c’est effectivement le genre de sujet qui mérite mieux que cela. Entièrement d’accord avec ton analyse. A ce petit jeu de passe-partout, l’Allemagne n’aurait jamais été nazie puisque certaines résistances sporadiques ont eu lieu dans la société allemande. L’Allemagne n’aurait pas été à Berchtesgaden mais à Sophie Scholl. Peut-être que De Gaulle a pesé dans la sémantique. Il aurait dû dire : « Sein est-il le quart de la France LIBRE? ». Si l’on compare le nombre de vichystes, de collaborateurs, ou de soutiens à Pétain aux émigrés gaullistes, la balance penche du côté du Vel d’Hiv’. On peut remonter plus loin, sinon, les royalistes peuvent nous sortir que la France n’a pas été révolutionnaire après la chute de la Bastille grâce aux émigrés qui, magie de l’Histoire, s’étaient précisément réfugiés en Angleterre. C’t’un peu facile. Le fait que le sort de l’armée royaliste ait été différent de la Reconquista gaulliste ne change rien.
    Renner Bros Inc.

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